En ce début de XXIème siècle, le monde se trouve confronté à une gigantesque question sociale. Elle est liée à trois grandes transformations :

– La première est de nature économique : elle est liée aux effets d’une économie mondialisée, mettant les pays en concurrence, engendrant délocalisations et relocalisations des entreprises, divisions des territoires, accroissement des inégalités, mobilités et migration.

– La seconde est de nature écologique : la lutte contre le réchauffement climatique impose des changements drastiques dans les modes de vie, en condamne les plus traditionnels au profit de nouveaux qui restent à inventer, ces changements affectant plus particulièrement les populations les moins favorisées.

– La troisième est d’ordre technologique : la révolution numérique fait s’interroger sur l’avenir du travail et la nature des emplois dans une société numérisée.

Ces trois grandes transformations sont souvent abordées de manière indépendante et unilatérale, alors que, concomitantes, elles interagissent les unes avec les autres. La réalité de ces transformations n’est ni seulement économique, ni seulement écologique, ni seulement technologique : elle est de nature sociale, et en définit des caractéristiques nouvelles et spécifiques.

– La première dimension de la nouvelle question sociale fait l’objet de nombreux travaux qui décrivent le développement de nouvelles stratifications sociales et territoriales, le creusement des inégalités, l’évidement de sociétés jusque-là barycentrées sur leur classe moyenne au profit de nouvelles classes sociales, de plus en plus hétérogènes les unes aux autres. Conséquence : les instruments statistiques, construits sur une base nationale, qui homogénéisent et rassemblent ne sont plus pertinents pour décrire une réalité sociale hétérogène et disparate, traversée par des tendances divergentes.

– La nouvelle question sociale ne met pas seulement en cause les stratifications sociales, elle concerne aussi les modes de vie. La lutte contre le changement climatique implique des changements profonds dans les modes d’alimentation, de consommation, d’habitation et même de vision de la vie familiale. Les exigences de la lutte contre le réchauffement climatique viennent défaire les équilibres précaires que les populations avaient pu édifier pour faire face aux transformations économiques. Avec les modes de vie, nous ne pouvons pas échapper à une redéfinition des identités.

– La troisième dimension de la nouvelle question sociale est psychologique. Les transformations en cours, par leur caractère cumulatif, comme par les commentaires qui les accompagnent, brouillent la vision de l’avenir ; elles le placent sous le signe soit d’une nécessaire adaptation, qui apparaît comme une condamnation et sous le sceau d’une immense incertitude. L’avenir ne peut plus se lire à partir du passé, comme progrès. Comment s’imaginer un avenir quand on ne sait plus ni ce qu’on pourra faire ni ce qu’on devra être ?

Ces transformations n’épargnent aucune société sur la planète, même si leurs conséquences sociales sont certainement différentes ici et là. Les caractéristiques décrites précédemment concernent sans doute plus les sociétés développées que les pays émergents. Mais il n’y a pas de pays où leur vérité ne se trouve dans la réalité sociale qu’elles engendrent.

Ces transformations ne peuvent être réussies qu’à relever le défi social qu’elles posent. Cela suppose d’aller au-delà de la logique, quelque peu darwinienne, de l’adaptation (ou de l’accompagnement) qui, le plus souvent, sert à résumer la nouvelle question sociale (marche ou crève). Précisément, réussir ces transformations définit la responsabilité sociale des intellectuels, des pouvoirs publics comme des acteurs économiques et financiers en ce début de XXIème siècle.

Cette responsabilité engage une réponse à trois questions.

Une question philosophique d’abord : elle concerne la vision de la société qui doit guider la conduite des transformations en cours. On ne peut pas faire comme si la définition des notions qui sont à la base d’une vie sociale réussie n’était pas posée : identité, égalité, justice, solidarité, fraternité, dignité, vie bonne…

La question politique est de savoir si la nouvelle question sociale peut trouver une solution en dehors du cadre national que la mondialisation, avec la logique de suppression des frontières et de concurrence qui la caractérise, a pourtant tendance à disqualifier. L’impératif « d’inclusion », devenu si à la mode, a-t-il un sens en dehors de l’inscription dans une communauté nationale et des solidarités qu’elle autorise ?

Les acteurs économiques et financiers sont les agents des trois transformations, le point où elles s’articulent et prennent leurs effets concrets. La question qui leur est posée est de savoir comment les conduire de manière la plus juste, celle qui en atténuera les effets les plus délétères tout en satisfaisant aux valeurs d’une bonne société.