Communication présentée au Comité Médicis en novembre 2017. 

A l’instar de ce qu’aura été le communisme pendant plus d’une centaine d’années, on pourrait dire aujourd’hui : « Un spectre hante les démocraties occidentales – le spectre du populisme. »

Si le populisme hante les démocraties occidentales, c’est qu’il témoigne de l’impasse d’un modèle économique, d’une contradiction entre économie et politique qui, pour reprendre le vocabulaire de Klaus Schwab, le grand prêtre de la mondialisation, à l’ouverture du Forum de Davos 2017, rend ce modèle « insoutenable ». « Insoutenable », c’est aussi bien ce que dit Donald Trump à ses électeurs : ce capitalisme est insoutenable qui affaiblit l’Amérique. C’est aussi bien ce qui réunit une majorité de brexiteurs anglais. L’économie politique de la mondialisation, telle que nous la connaissons,  provoque,  à mesure qu’elle se développe, une contradiction toujours plus forte entre l’élite qui la promeut et les populations qui la rejettent. Pas d’échappatoire : continuer ainsi conduit soit à donner le pouvoir aux « populistes » qui y mettront un terme, soit à proposer l’abandon de la démocratie, – ce qui aboutirait au même résultat : la fin de l’économie de marché et des libertés qui l’accompagnent.

Notre propos n’est pas politique. Nous n’avons pas le pouvoir comme objectif. Nous ne sommes pas partisans : nous ne prétendons pas proposer un jeu de mesures qui permettraient d’être « compétitifs » dans la mondialisation, assorties des méthodes pour faire passer les « réformes » ; nous sommes inquiets des effets délétères et régressifs de cette nouvelle forme de la lutte des classes.

Notre choix est celui de la responsabilité. Nous souhaitons promouvoir, dans le contexte de crise des démocraties occidentales qui est le nôtre, une démarche de responsabilité.  Responsabilité des acteurs publics et privés, responsabilité des entreprises. Nous voulons explorer ce que seraient les chemins d’une conduite responsable des affaires économiques. Nous voulons retrouver le chemin de la responsabilité.

Une démarche de responsabilité repose sur trois principes :

  • Le premier concerne la relation entre acteurs et système. On entend trop souvent parler de la mondialisation comme d’une fatalité à laquelle il n’y aurait qu’à s’adapter. Une vision responsable n’est pas fataliste : la mondialisation dont souffrent les démocraties occidentales est le produit de nos choix, ou du choix de certains acteurs. Il est possible de la jouer autrement.
  • Le deuxième est que nous n’avons guère le choix de la responsabilité. Les hommes disposent de toujours plus de pouvoirs : pouvoirs sur la nature, pouvoirs sur eux-mêmes. C’est le produit des révolutions scientifiques et technologiques. La mondialisation, dans la forme que nous connaissons, en est elle-même l’effet. Ces pouvoirs nous confèrent autant de responsabilités dans les usages que nous pouvons en faire. Le pire serait de rajouter une fatalité technologique au fatalisme économique.
  • Une démarche de responsabilité, enfin, est à l’opposé d’une vision utopique et révolutionnaire. Elle est inspirée par le réalisme qui consiste à partir des réalités pour trouver les chemins de leur transformation.

Ce faisant, nous ne voulons rien imposer. Nous ne voulons pas bâtir une nouvelle doctrine économique ou politique, seulement offrir l’occasion d’une réflexion ouverte pour des acteurs qui voudraient réintroduire l’esprit de responsabilité dans un modèle économique qui ressemble à un « procès sans sujet ». Notre conviction est que cet engagement de responsabilité des acteurs est incontournable si l’on veut sortir du cercle vicieux entre démocratie et développement économique dans lequel nous sommes pris.

I. L’oubli des fins

Les causes de la montée du « populisme » sont bien identifiées. Elles sont les mêmes d’un côté et de l’autre de l’Atlantique : un modèle de développement économique, qu’on a pris l’habitude de désigner comme « mondialisation » ou « globalisation », qui a ouvert les économies, libéré ses principaux acteurs de préoccupations nationales, fait de l’intérêt de l’entreprise (des résultats de l’entreprise) un objectif supérieur à tout autre, et a permis et organisé la mise en compétition généralisée des hommes et des territoires.

Mais cette mise en cause de la « mondialisation » est elle-même contestable. D’abord parce que, si l’on regarde l’histoire, il n’y a pas d’économie qui n’ait été mondialisée. Ce n’est donc pas la globalisation ou la mondialisation qui sont en cause mais la forme qu’elles ont prise, la manière dont ses (certains de ses) acteurs l’ont joué, saisissant les opportunités d’un monde qui s’ouvrait à mesure que progressait le territoire des démocraties occidentales. Après la chute du Mur de Berlin et la disparition de l’Union soviétique, les acteurs économiques ont perdu l’idée qu’ils étaient au service de finalités supérieures (qui avaient été formulées ou reformulées dans le cadre des reconstructions d’après Seconde guerre mondiale) : permettre aux hommes un progrès de leur condition, leur assurer une vie libre dans le cadre de nations indépendantes. Leurs succès sont devenus à eux-mêmes leurs propres fins. Compétition sans fin, asservissement des Etats et des gouvernements à qui on demande sans répit de créer les conditions de leur compétitivité. L’entreprise devient une fin en soi, l’Etat est relégué au rang de moyen. Les finalités sociales passent au second plan.

Comme les créatures qui échappent à leur maître, ce jeu de compétition universelle dans un espace sans frottement s’est affranchi de ses promoteurs, pour devenir une sorte d’impératif universel sans sujet, un système, aussi évident que contraignant pour chaque agent et dont personne ne se sent responsable. Rappelons-nous les propos des banquiers américains lors de la crise financière de 2007/2008 : « Tant que l’orchestre joue, il faut danser ». Personne n’est responsable du système pris globalement, la responsabilité de chacun se limite à la manière dont il saura en jouer.

Dans ce monde, l’intérêt de l’entreprise devient la principale finalité sociale, un impératif politique. Tout doit plier devant les deux impératifs de compétitivité et d’adaptation, élevés au rang de valeurs suprêmes, toute autre valeur devant être jugée à leur seule toise.

Cette mécanique a suscité des résistances en forme de protection : en matière d’environnement, en matière sanitaire comme en matière sociale (d’une manière naturellement et le plus souvent très réactive). Mais des protections ne sont pas des fins. Celles-ci doivent décrire la forme de la condition humaine que l’on cherche à atteindre à travers ou grâce à l’activité économique. Il s’agit d’une vision de l’homme en société, de la société que l’on veut produire parce qu’elle permettra l’accomplissement recherché de la condition humaine.

De cet oubli des fins, on a un bon exemple avec la réforme actuelle du Code du travail en France. Si l’on voit bien à l’œuvre la logique de l’adaptation et de la compétitivité, on ne voit pas le modèle de société vers lequel on veut nous conduire.

Précisément, et c’est un effet idéologique des processus économiques en cours : nous sommes privés d’une vision de la société future. Nous oscillons entre des nostalgies multiples (institutionnelle, culturelle, sociale ou identitaire), ou des prophéties tellement apocalyptiques et dramatiques (écologique et technologique) qu’elles barrent l’avenir plutôt qu’elles ne l’ouvrent. Une sorte de providentialisme économique et technologique a remplacé la vision d’un futur désirable.

II. Une société défaite

Les conséquences sociales (ce qui suit concerne les sociétés démocratiques occidentales, appartenant au camp de vainqueurs de la Seconde guerre mondiale) de ce modèle économique comme de sa pratique, ont été perçues dès le début des années 90, mais il aura fallu attendre plus de 20 ans pour qu’elles deviennent politiquement critiques.

Celle qui vient aussitôt à l’esprit est l’explosion des inégalités. C’est bien connu. Deux remarques toutefois. Pendant longtemps, on s’est enorgueilli d’appartenir à des sociétés où les inégalités se réduisaient, en particulier par l’amélioration de la condition des moins favorisés. Cette tendance, qui a longtemps paru saine, va s’inverser sans que l’on s’interroge trop sur la direction prise et alors même que ce retournement affectait la situation des moins favorisés. Il est vrai que deux adjuvants ont été proposés pour apaiser les consciences : une certaine idéologie libérale faisant du sort de chacun son risque et sa responsabilité, et une utilisation des statistiques dignes du docteur Pangloss, répétant imperturbablement à chaque mauvaise nouvelle : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Il fallait avoir une vision globale des choses, voir comment des malheurs ici faisaient des bonheurs là-bas, la balance leur étant finalement favorable. Car l’économie mondialisé est une théodicée, une providence merveilleuse quoique mystérieuse (la fameuse main invisible) y veille, pleine de contradictions qui ne sont telles qu’aux yeux d’esprits bornés n’ayant pas la puissance de s’élever au point de vue du tout (la fameuse « destruction créatrice », tant célébrée, n’étant pas la moins prodigieuse pour des esprits trop simples).

Mais les inégalités ne sont pas seulement des inégalités de revenus : de fait, comme le montrent les travaux d’Angus Deaton pour certaines parties de la population, blanche, des USA, il ne s’agit pas seulement de perte d’emplois, de baisses de revenu, mais d’un nouveau mode d’existence (que certains nomment « précariat ») conduisant à des destructions de capital physique aussi bien qu’humain : pour ces populations, que l’on drogue aux opiacés et dont le taux de suicide augmente, l’espérance de vie diminue. On croirait lire les descriptions que les enquêteurs sociaux du début du XIXème faisaient du paupérisme, ce mal, physique autant que moral, qui minait les ouvriers des filatures ou des mines, et laissait penser qu’on devait craindre du développement industriel une « dégénérescence de la race ». Les statistiques sont trompeuses qui homogénéisent, comme le montre le fameux éléphant de Branko Milanovic. L’économie mondialisée abrite des phénomènes contradictoires : l’amélioration des conditions ici s’accompagne de leurs dégradations là-bas rendant l’utilisation de statistiques globales particulièrement hasardeuses.

Or précisément les « classes » qui, dans les sociétés occidentales, sont les plus affectées par le processus de mondialisation sont celles sur lesquelles on s’était appuyées pour créer, pendant les Trente glorieuses, une société salariale, homogène, barycentrée sur sa classe moyenne, qui était au cœur de l’Etat providence, avec ses grandes machines de compensation assurantielles. Ce que Robert Castel appelait la société des « semblables ». Les sociétés occidentales se découvrent hétérogènes et éclatées, dispersées en communautés disparates et incommensurables, qui ne partagent plus ni les mêmes styles de vie, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes projets ou les mêmes horizons : nomades et sédentaires, Somewhere et Anywhere, … Toute une géographie sociale témoigne que, bien loin d’aller vers plus d’intégration et d’assimilation, nos sociétés sont traversées de mouvements inverses de ségrégation entre les centres des grandes métropoles et leurs périphéries.

Il convient de prendre la mesure du phénomène. Le fait des inégalités sociales préoccupe depuis toujours : dans les années 70-80, on a parlé de « nouveaux pauvres » et on a proposé d’y remédier par de nouvelles solidarités (de fait le RMI), dans les années 90, on a parlé des « surnuméraires » et des « désaffiliés » : mais c’était toujours la représentation d’un nombre trop grand de personnes qui étaient laissées à l’écart et ne participaient pas au banquet collectif. On raisonnait toujours dans le couple exclusion/insertion qui suppose l’existence d’une norme sociale collective, dont certains sont tenus à l’écart. Mais ce n’est plus de cela dont il s’agit, car aujourd’hui il n’y a plus de centre, de moyenne ou de norme collective : mais des groupes distincts, qui, lorsqu’il sont organisés forment des communautés. Dispersés et étrangers les uns aux autres.

Pendant qu’on se berçait du modèle tocquevillien de la démocratie comme « égalité des conditions », mondialisation, délocalisations, désindustrialisation, compétition universelle engendraient un tout autre processus, de déstructuration ou de dislocation sociales. Les démocraties contemporaines ne vont pas vers tant l’égalité que l’inégalité des conditions. Ce n’est pas que la richesse serait toujours plus captée par une part infime de la population, pendant que celle des moins riches diminuerait, mais que les « conditions » deviennent hétérogènes les unes aux autres.

Ce processus a sa dimension subjective : il est perçu par ceux qui le subissent à la fois comme la menace d’une vaste expropriation des droits (sociaux, mais ils sont beaucoup plus que ça) qui conditionnaient son existence (et qui n’est pas sans rappeler la description de l’expropriation des communaux anglais proposée par Karl Polanyi dans La grande Transformation) et comme la trahison de la promesse de l’amélioration progressive des conditions  fondement du contrat social (engendrant naturellement des sentiments de défiance, de colère et de ressentiment d’un peuple vis-à-vis de l’autre).  Il fait de l’autre, de tout autre un concurrent, une menace.

Le constat de cette déstructuration et, avec lui, le décès de la société des semblables, ne sont pas de bonnes nouvelles. Et cela d’autant plus que la révolution technologique en cours, qui promet qu’un nombre croissant d’emplois salariés seront remplacés par des machines (algorithmes, intelligence artificielle et robots) fait craindre pour ce qui avait été la base de la société salariale : la promesse d’un emploi pour tous. De ce point de vue, le débat sur le revenu universel est exemplaire des choix que nous avons à faire et de la vision qui doit nous animer : peut-on se satisfaire de la perspective d’une société d’assistance universelle ? N’est-ce pas là le signe d’un renoncement, de l’acceptation d’une société définitivement divisée en deux « peuples », celui de ceux qui seront actifs et aux commandes, et celui vivant sous sa dépendance et privé des mêmes horizons. Comment penser l’unité nationale dans de telles conditions ? Sur quelle base sociale en trouver l’assise ? Imagine-t-on que le régime politique de la démocratie puisse survivre à de telles partitions ?

Nous sommes ici au cœur d’une démarche de responsabilité qui suppose une vision des fins, c’est-à-dire du type de société que l’on veut atteindre.  L’organisation ou la constitution sociales sont une des fins supérieures que doit viser une bonne ou une saine organisation économique. Quelle société peut-on vouloir dont l’organisation économique formerait la structure ? La mondialisation ouvre, au sein de chaque nation, une nouvelle question sociale, qui s’exprime politiquement sous la forme du populisme. Pour employer le vocabulaire des économistes : c’est une externalité du modèle économique. Ce n’est qu’au niveau des nations que peut se résoudre, se réduire la contradiction entre démocratie et économie. Sur ce point nous avons sans doute des nostalgies. Mais le passé ne reviendra pas.

III. Relier économie et politique

S’il faut refaire société, si l’on veut mettre un terme à la contradiction entre développement économique et cohésion sociale, on doit re-lier économie et politique, interrompre le processus qui oppose économie et démocratie (on ne peut avoir qu’un point de vue d’occidental), remettre l’économie au service du politique. Et cela non pas abstraitement, mais dans le cadre de l’économie mondialisée, en la transformant.

La réflexion pourrait prendre deux directions.

La première est de nature plus politique : elle relève de ce qu’on pourrait appeler une  géographie politique et économique. Il s’agit d’examiner les relations entre économie et territoires à trois niveaux.

D’abord celui de la nation. Les démocraties, jusqu’à preuve du contraire, sont nationales. Si l’on veut réduire la contradiction entre économie et démocratie, il convient de renationaliser la réflexion économique, la nation restant le seul lieu de réconciliation possible entre économie et politique. Partir de la nation, de l’intérêt national, et envisager la réforme économique comme principe d’une reconstitution de l’unité nationale. Ce qui pose la question de l’Europe, et devrait conduire à examiner les propositions avancées par Joseph Stiglitz comme Jean-Pierre Chevènement (qui voit  le salut de la France dans une nouvelle coopération avec l’Allemagne). Comment penser la souveraineté nationale dans une économie mondialisée ?

Ensuite dans la relation entre entreprise et nation. Les entreprises ont-elles une nationalité ? La gardent-elles quand elles deviennent globales ? A quoi engage-t-elle ? Par la place qu’elles tiennent dans les sociétés, par les externalités qu’engendrent leurs mouvements, les entreprises ne doivent-elles pas être identifiées comme des institutions politiques ? Le cas allemand devrait faire réfléchir : celui d’une économie nationale, où les entreprises sont à la fois solidaires (pensons à l’industrie automobile) tout en étant liés aux territoires, aux Länder, et qui se retrouve la plus performante à l’international. Larry Summers fait la proposition d’un « nationalisme responsable » : quel contenu lui donner ?

Celui, enfin, du rôle des entreprises dans la vie des territoires.

La seconde est de nature plus économique : comment définir, après le libre échange, les règles de ce « juste » commerce (fair trade), qui figure désormais dans tous les communiqués des G7 et G20, du FMI comme de l’OCDE. Rien là d’objectif, cela va être l’objet de grandes batailles. L’Organisation Mondiale du Commerce a accepté que les Etats puissent faire valoir leur souveraineté en matière sanitaire : ils peuvent fermer leurs frontières par précaution  dès lors qu’ils sont en mesure d’attester avec des raisons suffisantes une menace concernant la sécurité de leur population. Peut-on imaginer l’existence d’une telle clause de sauvegarde en matière économique et sociale ?

IV. L’engagement des entreprises

Il y a une longue tradition de l’engagement social et sociétal de l’entreprise. Le paternalisme en a été une forme éminente, un modèle dont le paysage des régions industrielles garde encore la trace. La philanthropie et le mécénat en est une autre forme qui consiste à consacrer une part de profits à des projets collectifs pérennes (fondations) ou plus ponctuels. On pourrait, dans ce cas, parler d’un engagement externe parce qu’il ne dérive pas directement de l’activité de l’entreprise. Ce qui est le cas, par contre, de  cette forme d’engagement qui s’est développé dans la période récente sous la forme de la RSE et de l’ISR, et qui consiste, pour l’entreprise, en un engagement dans la manière de pratiquer son ou ses métiers dans sa relation avec l’environnement naturel et humain.

La question est de savoir si, face au risque politique auquel le développement d’une économie mondialisée nous confronte, il ne convient pas d’aller au-delà. La réponse dépend d’une réflexion sur la nature de l’entreprise : l’entreprise n’est-elle pas aussi une institution politique ? Les finalités supérieures de l’entreprise ne sont-elles pas d’ordre social et politique ? La question peut faire peur tant elle semble aller contre toutes les traditions qui ont affirmé la propriété privée de l’entreprise, comme sa nécessaire liberté. Pourtant elle est revendiquée par les entreprises dans de nombreuses circonstances, autant lorsqu’elles justifient leur déploiement et les libertés qu’elles réclament par les objectifs supérieurs qu’elles se proposent (Google, par exemple, affirmant que son rôle est de rendre disponible pour tous l’ensemble du savoir humain) que lorsque, dans les moments difficiles, elles peuvent prétendre pouvoir bénéficier d’une protection publique. N’est-ce pas par l’entreprise seulement que peut se boucler la boucle de la réconciliation de l’économie et de la démocratie ? Aller dans cette condition conduirait à enrichir RSE/ISR et à proposer, pour mesurer le succès d’une entreprise, de nouveaux critères mesurant son empreinte sociale ou sociétale, ses externalités politiques.

Une telle démarche devrait sans doute s’accompagner d’une réflexion sur la formation des dirigeants, et en particulier de leur formation à l’exercice de leurs responsabilités. On est un peu étonné quand on consulte les programmes de formation proposés par les business schools autant américaines qu’européennes de ne trouver nulle part de formation à l’exercice de la responsabilité.

On s’intéresse généralement à formuler les « réformes » qui permettraient d’adapter l’économie  nationale à son environnement mondialisé et rendraient le territoire compétitif. Conscients qu’un tel projet ne peut que susciter des réticences toujours plus larges au sein de la population (puisqu’il s’agit de raboter des droits sociaux), on accompagne  ces propositions de préconisations concernant les meilleures manières de faire passer les réformes en fonction des oppositions qu’elles ne manqueront pas de susciter. Mais on ne voit pas comment on pourrait continuer sur une logique d’adaptation et de compétitivité et vouloir relever en même temps le danger « populiste ».

Les propositions sur la compétitivité sont nécessaires, mais on ne voit pas comment elles pourraient traiter la nouvelle question sociale qu’elles engendrent – et qui trouve sa traduction politique dans le « populisme ». Ils leur manquent la vision de la société désirable au sein de laquelle elles prendraient sens.

C’est le défi que le projet ici formulé se propose de relever. D’abord parce qu’il refuse la forme de pensée aliénée qui préside aux logiques d’adaptation. L’économie ne peut pas consister à organiser un territoire pour que ses ressources, son capital social et humain, soient rendues les plus propices à leur exploitation. Il faut inverser la perspective : une bonne économie, ouverte sur le monde, ne peut trouver sa destination que dans l’amélioration de la condition des hommes vivant dans un territoire donné.

Dans cette perspective, pas d’autre issue que de se forger une vision de la société que l’on estime désirable, non pas sous une forme utopique, mais en fonction des réalités économiques, sociales et technologiques contemporaines. La perspective, de ce point de vue, est réaliste et non utopique. Que va-t-on, que doit-on faire de toutes les forces, les ressources, les opportunités dont nous disposons ? Comment en faire les éléments d’une reconstitution sociale dont les entreprises pourraient être les principaux opérateurs?