Une notion fait retour, dont on avait perdu l’usage : celle de « juste ». Ainsi, en matière de lutte contre le réchauffement climatique, on s’interroge sur ce que doit être une transition « juste ».  Mieux, c’est une exigence : sous peine d’être incomprises et finalement rejetées, les mesures prises pour conduire la transition énergétique doivent être « justes ».

Mais l’exigence du « juste » va bien au-delà de la question de la lutte contre le réchauffement climatique. Elle exprime une attente caractéristique d’une période comme la nôtre : période de transitions, de mutations, de métamorphoses, où il faut apprendre à se déprendre d’un monde, d’un univers dont on était familier, que l’on mesurait, dont on maîtrisait les valeurs et les codes et qui est désormais perçu comme insoutenable, comme devant être transformé pour un autre monde, différent, étranger, inédit, dont on ne sait pas s’il sera meilleur et selon quelles normes il sera vivable.  Il y aura des gains et des pertes, des gagnants et des perdants, dans un processus où, si l’on sait ce qu’on va perdre, on n’est pas assuré de ce qu’on va gagner, individuellement et collectivement.

La question du juste devient une nécessité dès lors que l’on perçoit les chamboulements en cours comme nous faisant entrer dans un temps d’incertitude, un temps indécis, un temps expérimental, dès lors que l’on perçoit le moment dans sa complexité. Si la question du juste fait retour, c’est qu’elle est appelée par les problèmes, les dilemmes et les conflits qu’il faut traiter : ils obligent à prendre en compte des échelles de temps contradictoires entre l’urgence immédiate et le très long terme, ils obligent à repenser les modes de vie et les valeurs, à revenir sur la valeur de nos valeurs, ils voient se tendre l’arc entre exigences écologiques et exigences sociales, la fin du monde et la fin du mois. En cause : non seulement les moyens, mais les fins elles-mêmes.

 

Une telle période décrit une situation particulière pour la condition humaine : celle d’une sorte d’exode. On sait ce qu’on quitte, ce que l’on doit quitter, sans que l’on sache bien où l’on va, période où la boussole réside moins dans l’espérance d’un avenir meilleur que dans la précaution à éviter la catastrophe. Période un peu vertigineuse où l’on doit avancer sur des sentiers mal assurés, bordés de précipices. Le moindre faux-pas pourrait faire tout basculer. Précisément, dans ces périodes de crainte et d’incertitude, plus que jamais, on est en quête d’une parole juste.

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La question du juste est prise dans un horizon sémantique qui comporte trois dimensions :

  • La première est un horizon de connaissance : la première chose qui ait à être juste, c’est le jugement. La question du jugement juste, avant même celle du jugement vrai, hante la philosophie depuis l’origine. Aristote, Descartes, Kant reviennent incessamment sur ce mystère que, si les hommes sont doués des mêmes facultés intellectuelles, seuls quelques-uns ont un jugement juste, du bon sens, un entendement sain. Comment apprécier correctement une situation ? Comment la qualifier d’une manière qui soit exacte ? Le jugement juste est sagace, perspicace, il fait preuve de discernement. Il n’est ni partisan, ni exagéré, ni forcé, il doit tenir compte des faits, et savoir les apprécier à leur juste mesure. Il doit être libre. La terre se réchauffe. C’est incontestable. Mais comment qualifier justement cet événement ? Les discours catastrophistes se multiplient, comme s’il fallait exagérer pour être vrai. La question du réchauffement climatique est devenue tellement polémique qu’il est devenu pratiquement impossible d’entendre la voix des personnes sages et avisées.
  • La deuxième dimension du juste est celle de l’action pratique : on parle en ce sens de prendre les mesures « justes », adaptées, appropriées, proportionnées. Cette dimension est celle de l’action politique, du gouvernement – gouvernement de soi comme gouvernement des autres. Il s’agit ici de déterminer, une situation ayant été caractérisée, quelles sont les mesures à prendre en fonction d’une fin déterminée. Le médecin qui a formulé le diagnostic doit définir le bon traitement, le traitement juste, correct : ce qui ne peut se définir de manière abstraite, mais dans la prise en considération de toute une série de données pratiques, concrètes, concernant son patient et le contexte dans lequel il vit. Le problème ici est d’éviter l’erreur. En matière de transition énergétique, on assiste à une surenchère des mesures restrictives qui, avant d’apparaître socialement injustes en raison du poids qu’elles font porter sur les uns plus que sur les autres, ne parviennent pas à convaincre qu’elles soient justes du point de vue pratique et technique, en raison en particulier de la dimension mondiale, globale, des problèmes, de leur complexité et de leur intrication.
  • La troisième dimension du juste est celle de la justice. C’est celle à laquelle on pense immédiatement dès lors que l’on parle de juste. Justice va avec égalité. Le juste décrit la science des relations entre égalité et inégalité. En matière climatique, cette dimension, la dimension sociale, est désormais incontournable. Elle se pose à toutes les échelles territoriales : régionales, nationales, globales. Avec ceci, que la lutte contre le réchauffement climatique doit être conduite non seulement de manière à ne pas aggraver les inégalités, mais à faire que les transitions en cours ouvrent sur un monde mieux partagé.

Le « juste » n’appartient exclusivement à aucune de ces trois dimensions. Il est au carrefour des trois. La recherche du juste tient dans la volonté d’articuler ensemble dimension épistémologique, dimension pratique et dimension sociale.

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Si la question du juste se pose à nouveau aujourd’hui, c’est parce que les questions auxquelles nous sommes confrontés, les questions de « transition », de transformation nous replongent dans un univers de la modestie, de la finitude, du raisonnable, où il faut savoir se gouverner en dehors des a priori et des dogmatismes, qu’ils soient scientifiques ou moraux. L’appel du juste est l’exact corrélat de notre conscience d’avoir, dans cette situation, à être responsable.

 

François Ewald

Délégué général du Comité Médicis