Intervention de François Ewald au séminaire du Comité Médicis, novembre 2017. Un long extrait de ce texte est cité dans le rapport de Nicole Notat et Jean-Dominique Sénard sur « L’entreprise, objet d’intérêt collectif » (p. 22). 

 

« The key challenge now is to achieve growth that returns hope to the middle classes. And the reforms on the way, whatever they are, will only be efficient if they address their social aspirations. » Ainsi Yves Perrier, en ouvrant l’Amundi Forum, en juin 2017, mettait-il la question sociale – la « nouvelle » question sociale, celle qui engendre un peu partout les votes populistes – au centre de la politique d’investissement d’Amundi. Ce faisant il appelait à ce que l’investisseur encourage les meilleures pratiques de responsabilité sociale des entreprises.

 

I

Au XIXème siècle (et encore au XXème), la question politique s’est formulée, réfléchie comme « question sociale ».

Que visait-on par « question sociale » ? Bien sûr la condition des ouvriers dans les grands sites industriels, leur « exploitation » tant de fois décrite et dénoncée.

Mais il s’agissait aussi de la forme à donner à la société industrielle qui était alors en train de bouleverser les équilibres de la société traditionnelle. L’industrialisation était-elle destinée à diviser la société en « classes » antagonistes, à offrir la prospérité aux uns quand les autres seraient livrés au « paupérisme », ou pouvait-elle s’organiser comme une bonne société, durable, permettant d’assurer la prospérité de tous et l’amélioration du sort de chacun ?

La « question sociale » a ainsi constitué pour plus d’un siècle l’imaginaire politique des sociétés industrielles.

 

II

Il est remarquable que, dans un premier temps au moins, les grandes entreprises industrielles ont revendiqué que le traitement de la question sociale relevait de leur responsabilité. Elles ont mis en œuvre des programmes ambitieux à destination des ouvriers et de leurs familles ainsi que des territoires. Elles ont mis en place toute une philosophie du management : le paternalisme. Le patronat ne s’est pas déchargé sur l’Etat pour la traiter. Bien au contraire, il a plutôt cherché à le tenir à distance. Et c’est parce que les solutions « paternalistes » ont engendré de fortes résistances chez les ouvriers que, à la fin du XIXème siècle, l’Etat est intervenu pour codifier les institutions patronales de manière à assortir le rapport de subordination de droits pour les salariés. Ainsi sont nés le Code du travail et le droit social.

Avec le développement du droit du travail et de la protection sociale au cours du XXème siècle, le salariat, qui avait été tant stigmatisé, a pu devenir un régime désiré, une sorte de norme universelle, dont ceux-là mêmes qui le condamnaient encore hier craignent aujourd’hui la disparition. L’Etat providence et la prospérité partagée des Trente glorieuses ont eu raison de la question sociale  qui, dans notre imaginaire politique, s’est estompée au profit de la question environnementale[1]. N’est-ce pas essentiellement en fonction de la question de l’environnement que, depuis les années 1970, a été posée la question de la soutenabilité de notre modèle économique et qu’a été formulé le programme d’un développement durable ?

 

III

Aujourd’hui la question sociale fait retour.  Un peu comme au XIXème siècle : comme une menace. En témoigne, partout dans les démocraties développées, la montée des votes « populistes », généralement attribués au fait que le modèle économique de la globalisation comme la révolution technologique qui l’accompagne produisent le déclassement, la ségrégation d’une partie des classes qui avaient bénéficié du régime du salariat, aboutissant à des divisions sociales et culturelles qui n’ont rien à envier à l’ancienne « lutte des classes ». La question sociale est à nouveau promise à occuper l’imaginaire politique de ce début de XXIème siècle.

La nouvelle question sociale n’est pas sans rappeler l’ancienne.

Même si la situation des ouvriers et employés n’a plus rien à voir avec ce qu’elle a pu être au XIXème siècle (et même jusque dans les années 70 du XXème), la question des conditions de travail est toujours là, évidemment très différente selon les secteurs : accidents du travail et maladies professionnelles n’ont pas disparu, la gestion du rapport de subordination est toujours aussi délicate et difficultueuse[2]. Mais la question essentielle porte sur l’avenir du salariat, la définition du contrat de travail, la réduction des droits qui y sont liés (jugés excessifs dans la compétition mondiale) jusqu’au recours aux anciennes formes du « contrat de louage de services » par la nouvelle économie.

Comme au XIXème siècle, la nouvelle question sociale a une dimension territoriale. Les industriels avaient édifié, presque ex nihilo, des villes nouvelles, qu’ils équipaient et animaient. Il en est résulté, un peu partout, le paysage de la France industrielle. On a pu les dénoncer comme des formes de ghetto, c’était une manière de faire participer la classe ouvrière aux progrès sociaux, de l’intégrer, de réduire les inégalités. On assiste aujourd’hui au creusement d’une nouvelle stratification sociale, entre métropoles actives (où se concentre l’emploi) et leurs « périphéries » plus ou moins délaissées où les classes populaires sans avenir se trouvent reléguées, – de fait souvent les lieux mêmes qui avaient été le siège de la première industrialisation (et de la première question sociale).

Comme la précédente, la nouvelle question sociale trouve en son cœur la question des stratifications sociales et donc celle des inégalités. La première opposait deux classes – la bourgeoisie et le prolétariat – posées comme antagoniques, supposées ne pas partager les mêmes valeurs, luttant pour la domination. Aujourd’hui bourgeoisie et prolétariat sont remplacés par élites mondialisées vs classes populaires, nomades et sédentaires, anywhere et somewhere… qui ne partagent ni les mêmes espaces, ni les mêmes valeurs, ni les mêmes visions, comme deux peuples étrangers l’un à l’autre. Et les écarts sont tels d’un monde à l’autre que l’utilisation de statistiques globales est trompeuse, tant elles cachent contrastes et disparités sociales.

Ainsi, entre l’ancienne et la nouvelle question sociale, les mêmes dimensions, les mêmes composantes, même si elles ont changé de nature.

Mais au-delà de ces différences, dont il faudrait dresser l’inventaire précis, la nouvelle et l’ancienne question sociale sont comme l’inverse l’une de l’autre. Quand, hier, la question sociale avait en son cœur l’exploitation de l’ouvrier au travail, l’oppression qui l’autorisait,  la question sociale aujourd’hui est moins liée à la situation de l’ouvrier au travail qu’aux fermetures d’usine, aux délocalisations, à la désertification et au désoeuvrement des périphéries. Son symbole est le chômage[3]. La description qui peut être faite des classes populaires blanches dans les villes de la Rust Belt américaine peuvent évoquer celles que les enquêteurs sociaux faisaient du paupérisme dans les années 1840 (addiction aux drogues et à l’alcool, taux de suicide, réduction de l’espérance de vie), elle a comme cause la désindustrialisation et non l’inverse. La question sociale aujourd’hui est moins posée par le développement industriel que par son retrait.

 

IV

On l’a dit en commençant : la « première » question sociale a d’abord été traitée par l’affirmation de la responsabilité sociale des entrepreneurs. Première, et exemplaire, affirmation de la RSE. Ce premier modèle interroge pour aujourd’hui : comment l’actuelle RSE peut-elle permettre d’affronter la « nouvelle » question sociale[4]?

Le recours aux méthodes paternalistes ne paraît plus possible. Il y a des raisons culturelles (la volonté d’autonomie partout revendiquée, le désir d’autogestion, le souhait de participation), mais aussi des raisons objectives. On est, en effet, dans une situation très différente de celle qui a permis, lors de la première industrialisation, la RSE paternaliste.  Celle-ci s’appuyait sur une économie de main d’œuvre, boulimique de main d’oeuvre, qu’il fallait former et que l’on cherchait à fidéliser. L’économie mondialisée et numérisée qui est la nôtre nous place dans une situation inverse : pour certaines tâches, les plus simples, une main d’œuvre  abondante et à bon marché se trouve dans les pays émergents pendant que l’économie numérique offre la possibilité de mieux satisfaire les besoins de consommateurs par des moyens que seules les machines sont en mesure de le faire. Mais que le paternalisme soit dépassé comme méthode de management ne retire rien à l’importance du souci de responsabilité quant à la « vie » de ses employés, des territoires et du pays qui animait le « patron » d’hier.

Dans le nouveau contexte, la responsabilité des entreprises n’est pas seulement affaire de générosité même si philanthropie, mécénat et sponsoring sont fort utiles et capables de grands accomplissements. L’entreprise est une institution politique. Les entrepreneurs le revendiquent eux-mêmes dans les messages qu’ils ne cessent d’adresser au gouvernement comme à la société : dans une économie de marché, la vie des gens, sa qualité, son amélioration dépendent de la bonne santé des entreprises, de leur compétitivité, de leur capacité d’innovation… Nous dépendons tous, salariés, consommateurs, environnement compris, des entreprises. Nous avons intérêt à leurs succès. Le corrélat de notre dépendance est dans la responsabilité sociale et sociétale des entrepreneurs.  La finalité de l’entreprise n’est pas dans les profits mais dans le bien-être collectif qu’elle génère. De ce point de vue la responsabilité sociale va bien-au-delà de la responsabilité vis-à-vis des employés, elle concerne tous ceux que l’entreprise affecte, la cité, la bonne vie de la cité. Car c’est désormais autour des entreprises que les cités s’édifient, que les hommes se rassemblent, collaborent et créent.

En fonction de cette philosophie, on pourrait décliner quelques règles de responsabilité sociale dans le contexte présent[5], – ces propositions étant indicatives  :

  • une déclaration sur les finalités sociales de l’entreprise décrivant ses engagements vis-à-vis de la collectivité ;
  • une règle de gouvernance : la participation, l’association des parties prenantes ;
  • le renoncement aux pratiques d’optimisation fiscale ;
  • le refus des délocalisations opportunistes et le principe du maintien de l’activité dans les territoires concernés ;
  • l’engagement dans des entreprises qui explicitent une finalité sociale ;
  • une question intéressante est enfin celle du statut à donner au salariat eu égard au recours à l’auto-entrepreneuriat.

 

 

 

 

[1] Certains – Christophe Guilluy par exemple – soutiennent qu’elle n’a pas disparu mais que nous l’avons refoulée.

[2] Cf. l’enquête de la CFDT du printemps 2017 : « Parlons travail ».

[3] Encore faudrait-il vérifier que cette représentation ne traduit pas la situation spécifique de la France où le taux de chômage reste supérieur à 10%. La nouvelle question sociale existe aussi bien dans des sociétés où l’on dit qu’il n’y a plus de chômage.

[4] Deux remarques s’imposent ici : a) on parle bien de RSE, c’est-à-dire d’engagements volontaires des dirigeants de grandes entreprises, b) le traitement de cette « nouvelle » question sociale ne relève pas exclusivement de la responsabilité des entreprises : Etat et individus ont leur rôle à jouer. Mais ce n’est pas notre sujet ici.

[5] Bien entendu ces propositions sont indicatives et non limitatives, d’autant que la RSE « classique » comprend déjà des dispositions pertinentes pour répondre à la « nouvelle » question sociale.