La contradiction entre le climat et le social est partout centrale

Partout, et cela valide l’hypothèse de travail du groupe, la tension entre les exigences de la transition énergétique et les questions sociales est majeure, difficile à résoudre et synonyme de compromis de reculs et de retards. Elle se pose néanmoins dans des termes différents suivant les pays/régions du fait de mix-énergétique propres à chacun et de systèmes sociaux radicalement différents. Mais partout, et singulièrement pour les États, définir un chemin équilibré est indispensable. Cela est d’autant plus important que les États sont le lieu naturel d’examen de cette tension et le socle incontournable d’élaboration de synthèses, même si certaines solutions ne peuvent s’envisager efficacement qu’au plan régional voire global.

Un monde tripolaire

Les États-Unis ou le verrou du mode de vie et l’innovation permanente

Les États-Unis font face à une crise de leadership climatique et cela va bien au-delà de l’épisode Trump et du retrait de l’accord de Paris. Les États-Unis figurent pourtant parmi les pays précurseurs dans la formalisation du réchauffement climatique, et demeurent la première puissance en termes de recherche et d’innovation, disposant de l’ensemble des technologies de transition. De plus, certaines parties du territoire américain sont et seront particulièrement affectés par les effets du réchauffement climatique.

Mais ils ne se sont pas, pour autant, vraiment engagés dans la transition énergétique et la position américaine dans les négociationsRéchauffement climatique fonte des glaces internationales en matière de climat a toujours oscillé, en fonction des administrations, entre un volontarisme prudent et un franc scepticisme. Ils ont ainsi exacerbé la contradiction entre le social et le climat, alors même que les Américains disposent d’un des niveaux de vie les plus élevé au monde. Aujourd’hui à nouveau, la radicalisation du combat politique entre démocrates et républicains prend le climat en otage.
Deux raisons expliquent ce blocage : une raison historique, la résistance idéologique du modèle consumériste américain, et une raison sociale liée à l’état de la société américaine dont les couches les plus fragiles ont été dramatiquement appauvries par la désindustrialisation.
Le premier verrou tient au modèle américain de mode de vie : une contradiction que l’on peut résumer par la position de G.H Bush en 1992 lors du Sommet de la Terre de Rio « l’American way of life » n’est pas négociable.

Le consumérisme n’a cessé de se développer depuis les années 50 et a aujourd’hui pris une telle place dans la société américaine qu’il est devenu constitutif de l’identité nationale. Le mode de vie américain est l’un des plus carbonés au monde. Les USA se sont construits géographiquement en bénéficiant d’un espace étendu et d’une énergie bon marché dont le maintien est d’ailleurs devenu l’un des axes stratégiques de la politique étrangère américaine du pacte du Quincy à la guerre en Irak. Cette vision s’est inscrite dans les mentalités mais aussi dans l’espace avec la ville américaine faite de pavillons résidentiels et de grandes zones commerciales. De plus, l’idéologie néolibérale a encouragé ce consumérisme américain via le développement des crédits à la consommation et de l’endettement. Il s’est accompagné sur le plan idéologique d’un désarmement de l’État dont la légitimité à intervenir dans l’économie a été limitée, particulièrement au niveau fédéral.

Le second blocage tient à la crise de la société américaine et aux fractures sociales liées à la désindustrialisation. La société américaine a été fragilisée – endettement, désindustrialisation, chômage, augmentation de la part des dépenses contraintes-, et cela s’est traduit dans la montée du populisme et du climato scepticisme.
L’accroissement de la compétition sur l’énergie et les effets du réchauffement climatique conduisent paradoxalement à un renforcement du poids des énergies fossiles dans le mix énergétique américain. Cette dépendance aux énergies fossiles – et donc le retard pris dans la transition – est encore accentué par l’abondance des ressources fossiles aux USA, en particulier du pétrole et du gaz. La révolution du pétrole et du gaz de schiste après 2008 a ainsi permis à ce modèle de survivre. Et cela a, d’une certaine manière, reconstitué la puissance américaine en crise après 2008 (retour de la croissance, rééquilibrage partiel de la balance commerciale) en faisant des USA une puissance exportatrice d’énergie fossile. Cela renforce sa résilience et son autonomie en cas de choc conjoncturel comme la guerre en Ukraine, et même de façon structurelle dans un contexte de pénurie énergétique globale liée à un effet ciseau : baisse de la production liée à la transition, poursuite de la hausse de la demande.

Les États-Unis sont ainsi pour l’instant à contre-courant de la transition mondiale compliquant singulièrement une démarche d’ensemble. La contradiction du social et du climat y est tellement forte qu’elle bloque pour l’instant toutes évolution significative malgré les nombreuses initiatives du tissu économique américain. La réponse au changement climatique est perçue essentiellement comme un coût pour l’économie.

A l’inverse, les États-Unis restent le pays le plus avancé en termes de capacité d’innovations technologiques et sont donc potentiellement la source d’une part importante des technologies qui verront le jour ou qui se développeront au cours de la transition. Mais pour que leur formidable potentiel de créativité, fruit du maillage entre les entreprises et les universités, puisse être complètement mobilisé, il faut que les priorités y soient inversées. De l’évolution des modes de vie américain dépendent ainsi les innovations qui pourront faciliter la transition pour tous les   pays du monde.

L’Europe ou les paradoxes d’une volonté de leadership climatique

L’Europe est dans une démarche pratiquement symétrique. La transition énergétique y est clairement engagée mais l’Europe n’a pas les moyens d’un impact mondial aussi déterminant que celui des Etats-Unis. En Europe, la transition est pensée à partir de catégories morales et juridiques qui reflètent la volonté européenne d’un leadership normatif, d’une « stratégie du bon élève », quitte à faire cavalier seul au moment de l’action. Or, avec seulement 9% des émissions globales, l’Europe doit bien davantage prendre en compte les opportunités et les contraintes internationales. L’Europe affirme en effet, de longue date, une ambition de leadership climatique défendue par la plupart des États mais surtout par la Commission Européenne. C’est une démarche liée à l’influence des courants environnementalistes dans les grands pays européens en particulier les pays du nord, l’Allemagne et la France. Dès le protocole de Kyoto l’Europe a ainsi défendu une approche multilatérale du climat dans le cadre onusien. Aujourd’hui ce leadership passe par l’action très volontariste de la Commission : Green Deal, Fit for 55, taxonomie, normalisation extra-financière, taxe carbone. De plus, la stratégie « Global Gateway » de l’Union européenne annoncée le 1er décembre 2021 par la présidente Ursula Von der Leyen est une reconnaissance de cette interaction et de la nécessité d’investissements de grande échelle, d’une mobilisation de capitaux pour soutenir la transition énergétique, et d’une nouvelle façon de penser les relations entre l’UE, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique  latine et surtout la Chine.

Au sein de l’Europe, la position allemande est très puissante mais singulière puisque tournant le dos très tôt au nucléaire militaire et par contamination et calcul politique au nucléaire civil, elle a développé massivement les énergies renouvelables tout en restant fortement dépendante du charbon et du gaz importé pour assurer le « baseload » électrique. L’industrie automobile est un des points faibles de l’Allemagne avec une confrontation frontale entre l’industrie allemande et l’industrie franco-italienne. De façon générale, le calcul d’une énergie bon marché assise sur le gaz russe, associé à l’économie de bazar montée avec les pays d’Europe de l’Est et une forte dépendance commerciale à l’égard de la Chine ont considérablement fragilisé l’autonomie européenne et la crédibilité de ses engagements climat.

Ainsi la neutralité carbone affichée pour l’Allemagne en 2045 est pour l’instant peu crédible, comme l’a d’ailleurs souligné la Cour Constitutionnelle : maintenir la base industrielle forte consommatrice d’énergie tout en apportant l’énergie aux villes dont la densité et donc l’efficacité énergétique sont faibles semble extrêmement difficile. L’Allemagne est ainsi dépendante des énergies de transition et, plus fondamentalement, d’un modèle économique fondé sur la croissance.
Pour l’Allemagne, le succès de ses exportations est lié aux inégalités sociales avec une élite et des ouvriers professionnels qui sont bénéficiaires. Dans ce contexte et comme ailleurs, le discours demandant à l’ensemble de la population de faire des sacrifices, à changer de mode de vie, sans s’attaquer aux inégalités, est dévastateur.

Ainsi les contradictions allemandes viennent amplifier les ambiguïtés européennes. En un mot, l’Europe n’étant pas en mesure d’assumer un leadership dans le domaine de l’énergie, il lui sera compliqué d’assumer un leadership dans le domaine climatique. Contrairement aux USA, l’Europe n’est en effet pas une puissance énergétique et ne dispose pas de ressources propres et cela pose cruellement la question de sa dépendance : elle subit ainsi un coût de l’énergie plus élevé qu’ailleurs et s’avère dépendante des matériaux critiques, des technologies étrangères avancées, et des productions installées en Chine que celles-ci soient chinoises ou étrangères. Il est à l’heure actuelle grandement incertain, contrairement à ce qu’affirme la Commission, que la transition énergétique s’accompagne d’une réduction des dépendances et d’une autonomie stratégique du continent. Mais le volume total de ses émissions reste relativement faible en comparaison des USA ou des grands émergents polluants comme la Chine ou demain l’Inde.
Au total, la transition européenne excessivement volontariste, en étant trop peu soucieuse des contraintes sociales et stratégiques, porte en elle-même le risque de conduire à une poursuite de la désindustrialisation et à une précarité énergétique potentiellement génératrice de mouvements de contestation de la transition. De plus une stratégie inapplicable ailleurs, avec des fuites de carbone importantes et une contribution limitée à l’innovation, peut ruiner les efforts européens pour dessiner une voie praticable globalement et ainsi réduire encore son impact mondial dans le cadre d’un monde tripolaire.
Est-ce à dire pour autant que l’Europe est infondée dans son projet de leadership climatique ? La réponse doit être nuancée car l’Europe garde des atouts importants : niveau de l’épargne européenne qui pourrait s’investir plus massivement dans le Pacte Vert, savoirs-faire importants, capacité à expérimenter en son sein des négociations et des équilibres qui pourraient s’exporter, capacité historique à combiner le social et le développement.

La Chine ou la volonté de sécuriser ses ressources pour défendre son modèle de croissance

Depuis Deng Xiaoping la croissance a été en Chine une priorité et a permis d’éradiquer la pauvreté dite « extrême », mais elle s’est faite au prix d’une dépendance excessive aux énergies fossiles. La Chine, premier producteur mondial, brûle aujourd’hui plus de la moitié de la production de charbon mondiale et est depuis 2006 le premier émetteur de CO2 (30% des émissions totales). Cette politique a permis de créer et valoriser la classe moyenne en lui faisant miroiter un accès à un mode de vie consumériste et moderne calqué sur celui de l’Occident et ainsi de stabiliser le régime politique en place, à l’inverse de l’évolution « démocratique » attendue par les Occidentaux après l’accession du pays à l’OMC en 2021.

Sans le charbon, et du charbon chinois donc bon marché, la Chine ne serait sans doute pas devenue la deuxième économie mondiale. Rien d’autre n’aurait en effet pu remplacer le charbon chinois  (58% du mix énergétique en 2019) dans la course incroyable au PNB menée par le pays depuis 20 ans (en moyenne 8-9% par an sur cette période) ! Ce développement accéléré s’est effectué au détriment de l’environnement avec des niveaux de pollution de l’air, des eaux et des sols parmi les plus élevés au monde.
Ainsi la contradiction entre le social et donc la croissance et le climat et l’environnement  est-elle encore plus forte en Chine qu’ailleurs. Les coupures d’électricité de 2021 en sont une flagrante illustration. Avec le redémarrage de l’économie et de l’atelier du monde pour satisfaire la demande occidentale créée par les programmes de stimulation de leurs économies, il a fallu plus d’électricité alors qu’un programme de réduction de l’intensité énergétique venait d’être mis en route en 2020, des projets de centrales thermiques au charbon annulés, des mines de charbon fermées. Des mesures de rationnement ont donc dû être mises en place en urgence et des industries vitales ont dû interrompre leurs unités de production, notoirement   Apple (IPhone, PC) ou BASF (chimie)

Mais les problèmes de pollution, d’inondations et de stress hydriques posent aujourd’hui question. Plus généralement la Chine sera fortement impactée par le dérèglement climatique.
La Chine veut se présenter d’ailleurs aujourd’hui comme le leader responsable des pays émergents : G77 et BASIC. Elle le fait en recherchant un équilibre entre développement et responsabilité : elle multiplie les engagements en faveur du climat (pic d’émissions de CO2 en 2030 au plus tard, et la neutralité carbone en 2060, fin du financement des centrales à charbon du programme des « routes de la soie ») ; et elle défend aussi la poursuite d’un droit au développement considéré comme non négociable, une priorité finalement peu éloignée de la position américaine historique sur le sujet. Dans cet équilibre fragile, bien qu’ayant officiellement annoncé l’abandon des projets de centrales à charbon le long des routes de la soie, la Chine se réserve le droit souverain de recourir au dieu charbon dès que la sécurité économique le requiert.
Encore plus que l’Allemagne, son modèle de croissance repose en effet sur la nécessité de fournir de l’énergie à son appareil industriel et de lui permettre de continuer à exporter à bas coûts, d’où son obsession de sécurité énergétique. Contrairement aux USA, qui sont devenus un exportateur net de gaz grâce à l’exploitation du pétrole de schistes, la Chine dépend grandement des importations pour assurer sa sécurité énergétique (elle est le deuxième importateur mondial de pétrole après l’EU). Avec une exception toutefois : elle dispose de ressources abondantes de charbon qu’elle utilise massivement de toutes les façons : production d’électricité, mais aussi synthèse du pétrole, pétrochimie, etc… Seule une sécurisation des relations internationales et des flux de matières premières pourrait ainsi limiter l’utilisation future du charbon, mais il est clair que cela n’est aujourd’hui pas à l’ordre du jour.

Notons également que la Chine a une lecture très stratégique de la transition, elle y voit des opportunités nouvelles : elle a su anticiper en prenant le contrôle des industries énergétiques du futur : prise de contrôle des mines et sites de production de terres rares, intégration des filières batteries, photovoltaïque, utilisation des règles de dumping, investissements de R&D concentrés sur les technologies critiques.

Ainsi 75 % de la production globale des batteries pour véhicules électriques est en Chine. ATL est de très loin la plus grosse entreprise mondiale même si (loin derrière), il y a quelques coréens et japonais. Toute la chaîne de valeur, y compris les matières premières, est contrôlée par la Chine ; elle est au centre de gravité de la production des matières premières après avoir pris des contrôles dans des mines en Afrique : au Congo, au Mozambique, en Tanzanie. Elle contrôle 80 % du raffinage de toutes les matières premières nécessaires à la construction des batteries : par exemple, 66 % des anodes et cathodes et 73 % des cellules. Sur les 200 méga-usines de fabrication de batteries dans le monde, 150 sont en Chine.
Pour les panneaux solaires, les chiffres sont équivalents. La production de panneaux solaires s’élève à 110 GW en 2019, pour un total mondial de 144 GW.
Cela conduit plus généralement à des prises de contrôle ciblées dans les technologies critiques pour la transition.

Enfin dans le domaine de la sécurité on doit citer l’acquisition de terres arables en Afrique et en Amérique du Sud. Si la Chine devait rencontrer à l’avenir des problèmes de sécurité alimentaire, elle pourrait bien vouloir acheter toute la production agricole des pays dans lesquels elle a effectué auparavant des investissements fonciers.

La Chine a ainsi un objectif clair et elle agit de manière très déterminée en fonction de cet objectif : se servir de la transition énergétique pour en sortir victorieuse et consolider son leadership mondial.

Ses faiblesses restent cependant nombreuses : relative faiblesse de l’innovation technologique, dépendance énergétique, fort impact du dérèglement climatique, détérioration importante de l’environnement, vieillissement accéléré de la population… au premier rang desquelles il ne faut pas perdre de vue les sanctions économiques américaines qui commencent à perturber gravement les industries de son écosystème militaro-industriel.

Pour une transition énergétique juste, levier de cohésion sociale

Les émergents

L’Inde et l’affirmation du droit au développement

Si l’on regarde la situation de l’Inde, elle fait partie des grands géants du climat. L’Inde est le troisième plus grand émetteur mondial derrière la Chine et les États-Unis, alors qu’elle n’est que la cinquième économie. Ensemble, ces trois pays représentent la moitié des émissions de CO2 mondiales. Cependant, en termes d’émissions par tête (1.9T/an), l’Inde doit plutôt se comparer à l’Afrique.
Comme la Chine, le pays dispose de ressources de charbon abondantes sur son sol (10% des réserves mondiales) pour alimenter sa croissance future qui promet d’être forte. Compte tenu de sa population et de cette disponibilité en ressources fossiles domestiques, l’Inde pourrait donc  suivre une trajectoire d’émissions similaire à celle qu’a connu la Chine au cours des 20 dernières années, ce qui constituerait une catastrophe écologique. Cette abondance du charbon transforme la question du développement : comment fournir à l’Inde les moyens de se développer de façon décarbonée ?

industrie polluantePour l’instant la part du charbon dans le mix énergétique indien est importante (environ les deux tiers de la capacité énergétique totale). Le pays a pris des engagements forts en matière de transition énergétique visant à réduire la part de charbon de moitié d’ici dix ans. Pour réaliser cette transition, l’Inde a besoin d’un afflux de capitaux important. Le pays ne possède pas une épargne domestique aussi forte qu’en Chine. Pour que la transition vers 2030 soit possible, il faut que le financement du climat passe de 642 milliards de dollars à 3 000 ou 4 000 milliards de dollars par an.

Dans les négociations internationales, l’Inde et la Chine font donc pression sur les pays développés pour obtenir une transition qui soit juste du point de vue de leurs intérêts. La COP26 a montré que l’Inde développe avec la Chine une stratégie visant à devenir les « maitres des horloges » de l’agenda climatique. Leur intervention pour sortir le charbon de l’accord final en est un exemple. Une part importante du règlement de la question climatique provient des solutions qui seront élaborées pour éviter que ces pays n’utilisent le charbon présent dans leur sol..

Le Brésil et la question de l’Amazonie

En matière de ressources pour mettre en œuvre la transition énergétique le Brésil dispose de très nombreux atouts. Au lendemain du premier choc pétrolier, le pays s’est lancé dans une politique visant à accroitre son autonomie énergétique en s’appuyant sur les nombreux avantages que lui procure son territoire. Le plan Alcool lancé en 1970 a permis au Brésil de devenir le premier producteur au monde d’agrocarburants, alcool de canne à sucre ou biodiesel, grâce aux vastes étendues de terres arables disponibles. Le pays dispose aussi d’un potentiel hydraulique très important. Aujourd’hui environ la moitié de l’énergie produite au Brésil est d’origine renouvelable, la part des renouvelables grimpant à 80% pour la production d’électricité. La présence d’importants gisements pétroliers offshore a également permis à partir des années 1980 de passer du statut d’importateur à celui d’exportateur.

Cette dotation serait susceptible de faire du Brésil un des grands champions de la transition énergétique. La forêt amazonienne constitue un énorme potentiel de captation de carbone au Brésil. Le pays dispose des ressources minières non négligeables lui permettant de se positionner de façon avantageuse dans certains secteurs clés de la transition énergétique. C’est le cas du secteur des batteries, le Brésil étant le 5ème producteur mondial de lithium (certes loin derrière le 4ème, les réserves les plus importantes se trouvant au Chili, en Argentine et en Bolivie). Le Brésil a réussi à développer une industrie domestique de l’éolien et du solaire en protégeant son marché intérieur. Enfin les ressources gazières et pétrolières fournissent des possibilités de production d’hydrogène bleu.

Tout cela conduit à des perspectives de développement durable favorables pour le pays. Il est possible de faire des scénarios de transition vers la neutralité carbone dans lesquels le pays parvient à maintenir un taux de croissance positif et une progression générale du niveau de vie des ménages. Une telle trajectoire exige toutefois de mettre fin à la déforestation de l’Amazonie (à l’heure actuelle, 20% de la forêt amazonienne a été détruite) et d’instaurer un prix du carbone, quoique relativement bas, pour inciter les agents économiques à modifier leurs comportements. Par ailleurs, le Brésil contribue largement à un modèle agricole mondial très émetteur de carbone et totalement obsolète, lui-même facteur clé de déforestation de l’Amazonie.

L’acceptation sociale et politique est un enjeu majeur au Brésil. La question des inégalités ainsi qu’une forte corruption des élites politique accentuent les tensions sociales qui sont fortes dans le pays. Le pays connait de violentes grèves, notamment menée par les camionneurs brésiliens qui réclament une baisse du prix du carburant. La politique de Jair Bolsonaro a considérablement hypothéqué les perspectives de réussir à mettre en œuvre une croissance durable au profit d’une exploitation intensive et court-termiste des ressources associées à une déforestation accélérée.
D’autres facteurs limitants existent : comme en Inde, le Brésil souffre d’un déficit d’épargne domestique et a besoin de capitaux extérieurs pour financer la transition. S’agissant de la composante financière, il est important de créer des financements avec des pays du Nord et du Sud pour avoir les bonnes conditions pour diminuer la perception des risques et permettre de faire les investissements.

L’Afrique en suspens

Après la sécheresse très sévère qui a particulièrement frappé les pays du Sahel dans les années soixante-dix, l’Afrique, en particulier subsaharienne, expérimente de plus en plus les effets de phénomènes climatiques extrêmes. Peu importe que ces phénomènes intervenus il y a cinquante ans soient attribuables ou non au dérèglement climatique, le fait est que cette région, en raison de sa fragilité socio-écologique, subit une manifestation précoce des effets attendus. L’Afrique est ainsi une sentinelle du monde avec des phénomènes nombreux déjà observables qui devraient s’accentuer, parfois encouragés par les comportements :

  • Variabilité du climat et du régime des pluies entrainant à la fois sécheresse et inondations
  • Variabilité spatiale du climat et migrations rurales et urbaines
  • Nombre de jours caniculaires (« invivables ») en extension et en progression – Réduction sensible des zones humides et de la quantité et de la qualité de l’eau – Insuffisant niveau des barrages, insuffisantes coordinations régionales et tensions sur les ressources en eau
  • Remontée d’eaux salines et réduction de la biodiversité
  • Déforestation et dégradation des terres, extension du désert
  • Maladies nouvelles
  • Développement incontrôlé de nouvelles plantes aquatiques et algues obstruant les canaux d’irrigation et de drainage
  • Dégradation des terres et baisse attendue des rendements
  • Vagues de chaleur océaniques et difficultés pour la pêche
  • Élévation du niveau de la mer et dégradation des zones côtières par fragilisation du trait de côte et salinisation des sols

Selon les rapports scientifiques récents et en particulier ceux du GIEC, tous ces phénomènes pourraient s’amplifier avec une progression des températures au-dessus de la moyenne mondiale. Ils compromettront clairement l’autosuffisance alimentaire et plus globalement les perspectives de développement et d’un mieux-être des populations.
Dans cette équation générale, la question de l’énergie est centrale car elle à la fois une des causes du dérèglement climatique, une des réponses pour y faire face et une nécessité absolue pour le développement ou tout simplement l’amélioration des conditions de vie des populations. Dans le contexte africain, elle est le plus souvent abordée sous l’angle de l’accès (à l’énergie). Ce concept peut être ambigu et sujet à plusieurs interprétations et il doit être plutôt compris comme « énergie pour le développement ». L’accès à l’énergie s’est souvent résumé à apporter l’éclairage à travers notamment des kits solaires dans un village et/ou diffuser des foyers améliorés en milieux rural et urbain. Ces actions sont appréciables mais elles sont loin d’être pertinentes pour irriguer les réponses aux besoins cruciaux et aux aspirations de développement des pays africains. La question centrale de l’énergie en Afrique Sub-Saharienne, contrairement à l’Europe ou aux pays émergents, est celle de construire des systèmes énergétiques décarbonés ou sobres en carbone dès le départ et non de remplacer ou de faire évoluer l’existant aussi tôt que possible vers zéro carbone. Cependant, pour l’Afrique Sub-Saharienne, la transition énergétique la plus urgente vise à s’affranchir de l’usage du bois et du charbon de bois pour la cuisson en proposant une option décarbonée pour cette activité. Le développement de l’Afrique devrait se concevoir sur une trajectoire plus durable et tenir compte de la contrainte climatique alors même que l’infrastructure énergétique reste à bâtir.

contradiction climat et social

Comme elle l’a fait avec le développement de la téléphonie mobile sans passer par les étapes nécessaires pour le développement et l’expansion des téléphones fixes, l’émergence de nouveaux systèmes énergétiques flexibles, évolutifs, modulaires, locaux et préfabriqués avec innovation technologique et sociale devraient être reproduits dans le domaine de l’énergie. Ce saut technologique, « leapfrogging », notamment en matière d’énergie, peut lui permettre d’innover par des solutions où se combinent les systèmes isolés, décentralisés, et centralisés en fonction des contextes. Cette approche ne peut-elle pas également inspirer dans une certaine mesure aussi l’Europe (inutile par exemple de passer par l’étape voiture hybrides pour aller vers l’électrique) tout comme les solutions fondées sur l’économie sociale, sur les traditions de solidarité, sur l’économie circulaire. In fine le concept de « transition énergétique » est assez commode mais limitatif ; ce qui est visé en fait c’est un développement sobre en carbone.

Une réponse africaine se heurte pour l’instant à la difficulté de mobiliser les investissements et les financements nécessaires pour construire les bases de systèmes énergétiques intelligents orientés vers le futur alors que, dans le nord, l’épargne est pléthorique, les infrastructures énergétiques en place depuis bien longtemps, et le rendement carbone de l’euro investi tellement plus faible. Les engagements pris par le Nord vis-à-vis du Sud dans le cadre des COP ne sont que partiellement tenus et tout est ainsi en place pour que le manque de confiance du Sud vis-vis du Nord s’amplifie et ne vienne freiner la transition en Afrique. En 2009, dans le cadre de l’accord de Copenhague, les pays développés se sont engagés à contribuer, à partir de 2020, à hauteur de 100 milliards de dollars par an à la lutte contre le réchauffement climatique et à l’adaptation face à ses conséquences dans les pays en voie de développement. Il reste à identifier les bons projets viables économiquement pour justifier de tels montants.

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