Le groupe de travail « environnement » aborde le réchauffement climatique en mettant l’accent sur les problèmes de justice sociale qui sont impliqués à la fois par ce phénomène en tant que tel, et par les décisions qui sont prises pour le contrecarrer. Dans ce contexte, la question sociale a changé de nature : la lutte des classes est devenue une lutte entre des modes de vie, une lutte existentielle autour de la définition du meilleur mode de vie et des normes qui doivent le caractériser et l’imposer. En conséquence, s’il importe de se demander, au niveau des régulations spécifiques, comment faire pour que les solutions écologiques ne se retournent pas en problèmes sociaux (comme on a pu le voir au tout début de la crise des gilets jaunes), il faut aussi, plus largement, prendre la mesure de l’ensemble des transformations sociales qui accompagnent structurellement le réchauffement climatique. L’enjeu est alors d’éviter que ces nouvelles luttes autour du pouvoir normatif n’engendrent de nouvelles inégalités, mais aussi, d’une manière plus positive, de se demander si la résolution des problèmes écologiques et sociaux pourrait aller de pair, dans un cadre de pensée et d’action qui serait réinventé en profondeur.

Il ressort des premières réflexions menées par le groupe de travail que l’articulation de l’écologique et du social se décline à trois niveaux qui peuvent constituer trois axes de travail :

– Elle recrée une différenciation du global et du local, de l’économique et du politique.

– Elle nécessite d’être pensée dès l’origine dans la conception des politiques environnementales concrètes.

– Elle crée un dilemme fondamental dans le débat public qui met en difficulté le discours de la transition.

I. L’articulation de l’écologique et du social recrée une différenciation du global et du local.

1. Le problème du changement climatique est planétaire : théoriquement, sa résolution devrait donc l’être également. Mais, à cette échelle, il n’existe aucun instrument juridique qui puisse pousser à sa résolution. Le droit international n’a pas été créé pour soumettre la société mondiale à un intérêt supérieur commun de cette nature. L’espoir d’une gouvernance planétaire qui émergerait de la résolution de l’urgence climatique peine à se réaliser.

Dans ce contexte, une pression très forte s’exerce sur les grandes entreprises internationales (et sur leurs actionnaires), parce que leur champ d’action est précisément global, et parce qu’elles ont des moyens que les Etats n’ont plus. Les grandes entreprises sont d’une certaine manière, aujourd’hui, les seules entités de niveau mondial. C’est pourquoi on se tourne vers elles.

Les investisseurs, dont le rôle consiste à évaluer les risques sur les actifs, ont aujourd’hui intégré le climat comme risque majeur. C’est une prise de conscience véritablement mondiale, pas seulement européenne. 300 investisseurs représentant 30 trillions de dollars commencent à interroger frontalement les entreprises les plus polluantes sur leurs pratiques. 31 banques centrales, dont la Bundesbank, la banque centrale chinoise…, et 6 fonds souverains, dont 4 du Moyen-Orient (dont l’argent provient des réserves pétrolières), ont mis le climat à l’ordre du jour.

Il reste que, malgré leur puissance, malgré la pertinence de leur champ d’action mondial, les acteurs économiques et financiers ne se sentent souvent pas légitimes, ni outillés, pour opérer des arbitrages relevant traditionnellement du vote démocratique et de l’action de l’Etat. C’est en particulier le cas des enjeux sociaux qui sont impliqués dans la transition écologique et qui la complexifient considérablement.

2. Le problème écologique est planétaire, mais la question sociale, la question des inégalités telle qu’elle se pose en lien à ce problème écologique, est à la fois globale et locale. – Globale, car on ne peut méconnaître le rattrapage industriel accéléré des pays en voie de développement, qui aspirent à être les égaux des vieux pays industriels en termes de capacité technologique et de niveau de vie. – Locale, car les mesures prises pour lutter contre le réchauffement climatique sont perçues, au sein des nations, comme des menaces pesant sur l’emploi, sur l’équilibre financier des classes moyennes et des citoyens les plus modestes, et même, plus largement, sur des modes de vie.

L’articulation de la question écologique avec la question sociale recrée ainsi une fragmentation du problème et réintroduit plusieurs niveaux de responsabilité : alors que la compréhension mondiale de l’enjeu climatique est au fond assez simple, et commune à tous, l’appréhension des inégalités sociales est beaucoup plus diversifiée, beaucoup plus complexe, en fonction des contextes culturels, mais aussi parce qu’elle se joue à deux niveaux, à l’intérieur de chaque pays et entre les pays.

3. La question peut dès lors se poser d’une répartition des responsabilités et d’une différenciation des niveaux d’intervention. Le caractère global du réchauffement climatique implique la responsabilité des acteurs économiques et financiers qui ont un champ d’action et d’influence qui est lui-même global. Faudrait-il, d’une certaine manière, considérer (l’hypothèse est formulée par certains membres au cours de la réunion) que l’échelle d’action pertinente pour lutter contre le réchauffement climatique se situe à ce niveau-là, au niveau des grands acteurs économiques et financiers, et que la prise en charge des phénomènes inégalitaires qui peuvent en résulter doit être la mission du politique au niveau local ? Formulée ainsi, l’hypothèse est certainement trop radicale. Mais elle suggère des interrogations du même ordre, plus générales : Tous les acteurs impliqués doivent-ils être en charge simultanément de l’écologique et du social ? Ou bien l’intrication des deux aspects doit-elle plutôt conduire à répartir la résolution des problèmes ?

II. Il faut tirer les leçons de certains échecs pour que les mesures concrètes prises contre le réchauffement climatique intègrent la dimension sociale du problème.

1. Nous avons plusieurs exemples d’actions conduites pour le climat qui ont pour effet d’aggraver les inégalités sociales, si elles ne sont pas dès le début conçues en tenant compte de cet aspect. Une taxe carbone est fondamentalement anti-redistributive, car elle pèse plus, en proportion, sur les ménages modestes : il faut donc des mesures d’accompagnement, comme une redistribution financière à court terme, forfaitaire, ce qui n’a pas été fait en France, malgré les recommandations des économistes. Il faut aussi qu’une telle taxation soit assumée par le politique, et c’est chose rare.

Le problème ne se limite pas à la taxe carbone. Le système de soutien aux énergies renouvelables se trouve être largement anti-redistributif. L’ouvrier vivant dans un HLM finance, via la CSPE, le cadre supérieur qui va faire installer des panneaux photovoltaïques sur son toit. Le bonus-malus écologique était redistributif à l’origine, car il faisait payer les acheteurs aisés de 4X4 ; il ne l’est plus, car il finance aujourd’hui les acheteurs aisés de voitures électriques. Par une sorte de « mécanique infernale », le fonctionnement du système économique fait que ce qui était initialement redistributif redevient anti-redistributif au bout de quelques années.

Le fait de donner une valeur, un prix mondial au carbone est évoqué comme une manière d’articuler, de concilier l’écologie et l’économie. Cela permettrait d’une part de mettre en place des mesures redistributives à l’échelle locale. Cela permettrait d’autre part de mettre en avant, à l’échelle globale, le problème aujourd’hui occulté dans les négociations internationales de l’inégalité entre ceux qui ont des ressources d’énergies fossiles et ceux qui n’en ont pas – inégalité qui n’est pas seulement Nord-Sud mais qui traverse l’Europe et le monde occidental industrialisé.

2. Mais la question sociale ne peut se réduire à la redistribution. L’intégrer à la transition écologique ne peut que signifier aussi, en définitive, faire de cette transition une opportunité pour la création d’emplois dans de nouveaux secteurs (stockage de carbone, énergies renouvelables, innovation) et pour la relocalisation de certaines activités. Ces attentes sont grandes, partagées par tous les acteurs (politiques, économiques, partenaires sociaux), mais sont mêlées d’incertitudes, d’inquiétudes, quand on observe par exemple le positionnement rapide et puissant de la Chine sur le photovoltaïque. Que faut-il faire pour être compétitifs dans ces secteurs, c’est-à-dire pour développer de nouvelles capacités industrielles créatrices d’emploi ? Comment organiser la « transition professionnelle » qui donnera à la transition écologique une large part de sa dimension sociale ?

3. On peut aller plus loin encore. La transition énergétique – comme tout moment historique – ne peut se réaliser qu’avec la mobilisation de tout un ensemble de forces sociales décidées à changer leurs modes de vie. On ne peut donc la réduire à un ensemble de mesures réglementaires.

Le problème ne se pose pas seulement en termes de mesures à prendre, mais de modes de vie. La norme ne peut suffire à orienter les comportements de tout un peuple. Un changement existentiel, un changement de mode de vie ne peut s’opérer sans une part importante de conviction. Il ne faut pas seulement aider les ménages à supporter le coût de la facture énergétique, il faut les aider à changer : c’est-à-dire à renoncer au rêve du pavillon avec deux voitures, à adopter des comportements d’économie circulaire. Il faut les convaincre que changer de mode de vie ne veut pas forcément dire être perdant dans une sorte de nouvelle lutte des classes. Il faut construire un récit dans lequel la transition ait un cap, un terminus ad quem. Il faut travailler sur la cible : qu’est-ce qu’un budget zéro carbone ? que veut dire la neutralité carbone ?

III. L’articulation du social et de l’écologique peut aussi conduire à repenser le cadre conceptuel du débat public tel qu’il s’articule atour de la notion de responsabilité.

1. Comment tenir un discours qui ne soit pas pris au piège de ses propres dilemmes ? Dans l’état actuel du débat public – tel qu’il est configuré en particulier par les réseaux sociaux – chaque initiative, chaque mesure envisagée est susceptible de se voir opposer soit des conséquences négatives mal calculées ou insoupçonnées, soit des intentions malignes, insincères (le greenwashing), ce qui crée des effets de paralysie, de justification du statu quo. Le sentiment d’errer dans un labyrinthe, où chaque orientation possible peut être dénoncée comme une autre impasse, ne facilite pas la prise de décisions rapides et efficaces, ni la conviction de l’opinion.

D’une certaine manière, le clivage écologie/social est l’un des dilemmes fondamentaux du discours contemporain : il faut passer à la voiture électrique, mais cela va détruire des emplois industriels dans une proportion considérable ; il faut réduire l’utilisation des énergies fossiles, mais cela va ralentir la croissance des pays en voie de développement, etc.

2. Cette multiplication des dilemmes provient peut-être d’un usage désormais trop étendu et trop relâché de la notion de responsabilité, devenue un nouveau mantra, un impératif moral d’autant plus vidé de son contenu qu’il se généralise. Là où Max Weber faisait une différence entre deux attitudes morales, l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, il semble que nous soyons pris dans un amalgame impensé et insatisfaisant entre les deux. Chez Max Weber, l’éthique de responsabilité est celle de l’acteur réaliste, qui tempère la soif d’absolu par la prise en considération des conséquences de l’action concrète dans un contexte particulier.

Aujourd’hui, la responsabilité est devenue un nouvel absolu. L’éthique de conviction s’est emparée de la notion de responsabilité, elle l’a pour ainsi dire absorbée. Chacun est tenu pour responsable de tout, sans limite – non pas de l’action qui est la sienne, en son domaine propre, mais de la planète, inconditionnellement. Chacun devrait penser à l’infini les conséquences de son action. Ce qui conduit soit à la paralysie, soit à l’hubris – seul le point de vue de la providence, le point de vue de Dieu, peut envisager à l’infini toutes les conséquences d’une action.

Il apparaît nécessaire de hiérarchiser les conséquences et de construire une notion différenciée de la responsabilité, qui permette de définir quelle est celle de chacun, pour qu’il puisse la connaître et la mettre en œuvre.  Il s’agit aussi de remettre en avant la notion de « juste », impliquant la mesure, l’adéquation, la pondération et l’efficience.

3. Ce travail théorique doit être mené avec des objectifs pratiques immédiats : une réflexion sur cette responsabilité « juste » peut notamment avoir pour implication de fixer un cadre pour la formulation de recommandations. L’un des objectifs du groupe de travail est de fournir des recommandations, spécifiquement liées au rôle et au champ d’action des investisseurs. Les investisseurs sont déjà engagés dans un certain nombre d’initiatives pour lutter contre le réchauffement climatique. Comment, à travers l’analyse extra-financière, la politique de vote, les choix d’investissement, peuvent-ils contribuer à une transition écologique qui soit socialement juste ?