Les entreprises ont-elles une nationalité ?

Il n’y a pas si longtemps, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on ne se serait jamais posé une telle question tant la réponse allait de soi : les entreprises avaient la nationalité de leur lieu d’implantation.  La nationalité de l’entreprise exprimait un jeu d’échanges mutuellement profitables : les entreprises trouvaient dans leur inscription nationale un berceau qui offrait des ressources pour naître, se développer, se trouver protégées ; et, réciproquement, leurs succès enrichissaient la nation des biens qu’elles produisaient, du travail qu’elles offraient, sans oublier la protection sociale qu’elles finançaient.  Nationales, les entreprises alimentaient cette solidarité qui fait une nation. Le succès des entreprises était en même temps une fierté nationale.

Les choses ont changé avec la globalisation. On s’est mis à croire, ou à faire croire, que les entreprises, du moins les plus grandes d’entre elles, devraient se libérer d’une attache nationale qui ne serait plus tant un atout qu’un frein : l’entreprise devrait considérer son territoire d’origine, comme les autres, sous l’angle de sa compétitivité.  L’entreprise n’aurait plus tant à rendre des comptes devant la nation qui lui a permis de naître que devant ses actionnaires multiples, dispersés, disséminés, multinationaux. Toutes les « optimisations » – fiscales et territoriales – devenaient possibles.  Mieux, il devenait même une norme du commerce international qu’il faudrait abolir tous les privilèges, aides et autres subventions qu’une entreprise pouvait recevoir de son pays d’origine. Le territoire de l’entreprise devenait virtuel : celui de ses marchés, celui où l’on fait les meilleures affaires. Ainsi l’entreprise n’aurait plus à répondre devant une quelconque nation, mais devant ses actionnaires aux nationalités bigarrées.

Mais cette vision n’est-elle pas en passe de devenir obsolète ? D’abord parce que cette idéologie de l’entreprise apatride est bien loin d’avoir jamais été universellement partagée. Pour les Etats-Unis comme pour la Chine par exemple, les entreprises ont bien une nationalité, et en particulier quand elles sont étrangères et qu’il s’agit de les affaiblir, de les piller ou de les absorber.  L’OMC a moins aboli les guerres commerciales qu’elle n’en a modifié les règles tout en désarmant certains acteurs. Il est remarquable que le récent Statement de la Business Roundtable, où les plus grands patrons américains redéfinissent le « purpose » de leurs entreprises, affirme sans honte ni réticence qu’ils travaillent pour les USA. Et, dans une conjoncture marquée la montée du protectionnisme et le retour du mercantilisme, être privé de nationalité fait de l’entreprise une proie bien facile.

C’est donc un fait que les entreprises ont une nationalité, qu’elles le veuillent ou non. Cette obligation de fait ne doit-elle pas devenir une revendication de leurs dirigeants ? On parle beaucoup de la « raison d’être » des entreprises, en évoquant par là le fait qu’elles ont une responsabilité sociale et sociétale. Mais cette responsabilité n’est-elle pas condamnée à rester bien abstraite et évanescente si la « société » en question ne prend pas le visage concret d’une nation ?  Au fond, pour une entreprise, revendiquer une « responsabilité sociale » ne commence-t-il pas par la réappropriation de l’idée qu’elles ont une nationalité ?

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