Réunion du 3 février 2012. Intervention de François Ewald, suivie d’un débat. (Extrait des Carnets de la finance responsable, n° 2.)

 

 

Je veux poser trois questions liées au thème d’une orientation de l’ISR. Ces questions portent sur la dimension sociale dans l’après-crise, tournée vers l’emploi, plutôt que vers les thèmes plus traditionnels d’avant : développement durable, écologie, générations futures… En réalité, le thème d’aujourd’hui ravirait M. Mélenchon : comment l’ISR pourrait-il empêcher les licenciements boursiers ? Comment le monde financier se pose-t-il la question du licenciement boursier ? Nous avons le sentiment d’un divorce entre les valorisations financières et les valorisations sociales. La question majeure qui est posée est : comment est-il possible de construire une finance où se rejoindraient des exigences propres à la valorisation financière et à des valorisations sociales ? Ce qui n’est pas exclusif de la planète.

Nature et fonction de l’ISR

Mon propos n’est pas critique, il est de voir comment réfléchir pour accompagner cette exigence. La première question porte, me semble-t-il, sur la nature de l’ISR : que devient-il s’il se donne comme préoccupation ce type d’exigence ? Trois figures de l’ISR sont possibles, pas nécessairement bien distinguées. 

La première est lorsque l’on confond ISR et mécénat, ISR et philanthropie. Il s’agirait de transformer une part des profits, de les reconvertir en actions de type social. Ce n’est ni le centre ni l’objet de l’activité, mais ce qui est généré. Et en particulier en faveur de l’emploi. Or, la vision des actions citoyennes en faveur de l’emploi ne correspond pas à l’objet de l’ISR. L’ISR correspond plutôt pour moi à une utopie. Une utopie financière qui consiste à partir du constat que les meilleures valorisations financières ne correspondent pas aux pratiques qui sont le plus valorisées socialement. Et au contraire, au travers de la crise, le sentiment de ce divorce ne s’est-il pas étendu ? Le projet de l’ISR consisterait à dire qu’il y aurait d’autres modes d’évaluation que ceux, financiers, classiques, actuellement utilisés qui permettraient la réunion des valorisations sociales et économiques. De ce point de vue là, la recherche, le travail sur l’ISR, c’est un travail sur la valeur, plus exactement ce qui fait la valeur des valeurs. Cela viserait à opposer d’autres formes de valorisations à celles qui ont habituellement cours dans le monde financier. La question fondamentale de l’ISR est en fait : qu’est-ce qui fait la vraie valeur d’une valeur ? Si l’on se place dans un temps plus long, on va faire apparaître d’autres valorisations que la finance de marché classique. De ce point de vue, le projet ISR rejoint les travaux, par exemple, dont le président de la République s’était emparé avec le rapport Sen-Stiglitz sur les valorisations en termes de bien-être. Proposer et rendre communes des formes de valorisations où les dimensions économique et sociale se rejoindraient. Dans cette utopie, il y a l’idée qu’un partage des mêmes formes de valorisations par de grands acteurs comme Amundi imposerait de nouvelles formes de valorisations dans des marchés où la valeur en réalité se fait par les attentes des autres, ce que les autres valorisent. Ce qui permettrait à cette utopie de se valoriser. 

La troisième forme est la suivante : il faut imaginer les instruments d’investissements directs dans les entreprises. L’ISR serait alors imaginé comme la capacité de créer des vecteurs qui, lorsqu’il y a restriction de crédit comme aujourd’hui, lorsque les marchés ne jouent plus leur rôle, permettent aux entreprises de trouver des financements et donc de créer des emplois. L’ISR peut-il servir dans une problématique où l’emploi est la valeur fondamentale ? Ou bien faut-il créer des fonds sociaux qui permettent les investissements directs dans l’économie ?

La nationalisation de notre économie 

La deuxième question porte sur le caractère national de notre économie. Si l’on met au centre la question de l’emploi, on va retrouver des thèmes de campagne, non plus ceux de Monsieur Mélenchon, mais de Monsieur Bayrou : produire et consommer français. Ce n’est pas de l’emploi en Inde dont on parle, ou en Chine, dans les pays émergents ou en développement, là les mécanismes de marché sont les plus efficaces. Grâce à la mondialisation, les pays les plus pauvres vont continuer de s’enrichir et tant mieux. On parle des emplois français. Le problème est que l’enrichissement des autres se fait par un appauvrissement de nous-mêmes. Comment expliquer que l’emploi n’ait pas été auparavant au centre de la problématique de l’ISR ? Les problématiques sociales en font bien partie ; l’emploi pas exactement, car, entre autres, on dit que dans la dimension sociale de l’activité d’une entreprise, on vise le respect de certaines normes minimales, celles de l’OIT par exemple. Lorsque des gens sont employés, comment le sont-ils ? En France ou ailleurs. Rien sur les délocalisations si les salariés sont aussi bien traités dans un lieu ou dans un autre. Dans la mesure où le monde financier n’a pas de frontières, et ne s’en reconnaît pas, la question de l’emploi devient secondaire. Si on questionne cela, on met sur la table la question des investissements nationaux, dans un territoire. Il faudrait introduire une balance entre les gains obtenus par la délocalisation, par l’utilisation d’un marché ouvert, et les coûts qui sont liés à la destruction d’emplois dans d’autres territoires. Faut-il introduire la dimension de la perte de bien-être dans certains territoires ? Si l’on regarde les sondages (et merci à Mercédès Erra pour ses données), ils sont unanimes : les Français considèrent à 95 % que la provenance des produits doit être indiquée, savoir s’ils sont ou non fabriqués en France. 9 Français sur 10 estiment que produire et acheter en France est un moyen de soutenir la croissance et l’emploi ; 85 % estiment que le rôle de l’État est d’encourager les entreprises à produire en France via des aides à la relocalisation et par la création d’un label “made in France”. Il y a un plébiscite des citoyens français dans cette direction.

Comment intégrer la dimension du bien-être national, d’un territoire, dans l’ISR ? Jusqu’à la crise, on nous a présenté une vision leibnizienne : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Les pertes ici sont compensées par des gains ailleurs et quand vous faites la balance globale, elle est positive. Si vous vous plaignez en France des délocalisations, c’est parce que vous n’avez pas su prendre le point de vue d’un travailleur du Bangladesh, d’Inde ou d’ailleurs. Cette vision-là est peut-être aujourd’hui un peu caduque. Si l’on va plus loin dans cette direction, on est interpellé par le modèle allemand : sa réussite est liée à la construction d’un territoire économique. Il faudrait donc prendre en compte dans l’ISR la manière dont un État organise collectivement son activité économique pour que les entreprises y trouvent les supports, les ressorts, qui permettent son développement. Cela introduit donc dans l’ISR, en plus des critères économiques et sociaux, des critères politiques. Quelle est la gouvernance nationale, la relation entre les grandes et les petites entreprises? Ne faut-il pas décaler, multiplier les critères d’investissement ? 

La question de la praticabilité

La troisième question est celle de la praticabilité. Comment construire les indicateurs qui permettent de faire de l’emploi un critère ISR ? Les critères liés avec la création d’emploi ont rapport aux territoires, aux techniques. Il faudrait enrichir les critères existants. Il faut réaliser une
conversion. Les critères de l’ISR classique résident dans l’interrogation sur la façon dont la stratégie de l’entreprise est mise en œuvre et non sur ses choix stratégiques eux-mêmes. Il faut passer à des critères plus stratégiques. Est-ce que l’ISR est susceptible d’effectuer un tel déplacement ?

Et puis, une des dimensions de l’ISR est la production de données. Un investisseur ISR collecte une multitude de données, et à partir de celles-ci, il en fait une synthèse qui oriente ses choix d’investissements. De ce point de vue là, il s’agit d’une fonction d’information publique qui dépasse le simple intérêt de l’investisseur. La question posée est de savoir si l’on est capable de produire ces critères favorables à l’emploi, car on produirait en même temps de l’information sur la relation des entreprises avec l’emploi, des informations susceptibles d’être utiles à tout le monde. 

Pour résumer, tout repose donc sur la transformation de l’ISR, une vision territorialisée des investissements et la construction d’un ensemble de données qui ne sont pas évidentes à appréhender.

 

Débat

Jean Jouzel:

Sans surprise, je n’adhère pas vraiment à l’idée que le développement durable doive disparaître de l’ISR, même en cas de crise. Il est clair que l’on doit aller, par exemple, vers une société “décarbonnée”, et si l’on regarde le rapport annuel de l’Agence internationale de l’énergie, il est bien dit que tout euro qui ne sera pas investi d’ici 2020 dans cette modification du système énergétique se traduira par quatre euros d’investissements nécessaires après 2020. Et même dans une stratégie d’emploi et de relocalisation, je ne suis pas sûr que l’ISR doive disparaître ou être diminué, comme vous le suggérez. Je m’oppose à cette idée que le développement durable ne doit plus faire partie de l’ISR. 

François Ewald: 

Je n’ai pas voulu faire disparaître le développement durable de nos préoccupations. Mais je pars du principe que nous sommes dans un changement de nos valeurs, et que cela pose à l’investissement socialement responsable des questions nouvelles. Mais je ne dis pas qu’il faille abandonner la question du climat.

Nicole Notat:

En réaction à ce qui a été dit, ou en préambule de la suite de nos échanges, je voudrais dire qu’il me semble que la première action à conduire pour traiter de la compétitivité et de l’emploi, c’est la réforme du financement de la protection sociale. L’action de l’investissement responsable sur l’emploi est plus indirecte à mes yeux, en tout cas ciblé sur des situations précises. C’est un sujet sur lequel à Vigeo, on s’est beaucoup interrogé, et à raison, car les conditions d’emploi sont présentes dans l’évaluation des pratiques d’entreprise. Je n’ai pas voulu qu’on fasse de l’emploi en chute ou en hausse dans une entreprise un facteur discriminant dans la mesure de sa responsabilité sociale. Car toutes les entreprises connaissent au moins dans leur histoire des situations difficiles ou délicates, qui les amènent parfois à réduire leur voilure. Nous n’avons pas considéré que l’indicateur de hausse ou de baisse de l’emploi est pour elle un bon ou un mauvais point. 

En revanche, je trouve intéressant de suivre le critère de l’emploi au moment où l’entreprise se sépare de salariés pour observer les pratiques auxquelles elle a recourt à ce moment là. Se sent-elle ou non engagée dans la recherche de solutions alternatives au chômage ? Danone s’engage à reconvertir les salariés dont elle doit se séparer. Lafarge l’a fait au Maroc. Certaines entreprises font la même chose avec les territoires : il s’agit de faire en sorte qu’une suppression de site ou de business unit dans un territoire pénalise le moins possible l’activité et l’emploi en recherchant à y développer de nouvelles activités en compensation. Ces indicateurs sont accessibles et permettent de mesurer l’impact réel de l’action de l’entreprise sur l’emploi en cas de suppressions d’effectifs ou de restructurations. Un autre indicateur est celui de l’équilibre entre le nombre de les CDI et de CDD au sein d’une entreprise. Dans certaines entreprises, lorsque l’on arrive à 25 % environ d’emplois précaires, on mesure l’impact sur la cohésion des collectifs de travail et sur leur sentiment d’appartenance, des facteurs qui ont une influence sur la performance collective Un troisième indicateur est celui de l’investissement de l’entreprise dans la formation professionnelle. Nous pouvons prendre les exemples d’actualité avec Lejaby, ou Arcelor Mittal sur ce sujet. Des secteurs où les salariés ont exercé le même métier toute leur vie, pour lesquels les perspectives de reconversion sont d’autant plus réduites. La formation en faveur de leur employabilité future prend alors un caractère déterminant. Un autre indicateur est celui de la relation de l’entreprise à sa chaîne de sous-traitance. Une étude a eu lieu en France récemment, qui avait comme objectif de voir comment les grands donneurs d’ordre se comportaient envers leurs sous-traitants, notamment avec les PME. Elle a relevé trente-trois infractions à la loi, qui peuvent donc être sanctionnées juridiquement. En particulier les délais de paiement que les grands groupes font subir à des PME sont directement corrélés aux capacités de trésorerie et aux risques associés pour la survie de certaines PME en période difficile. Il y a bien des possibilités d’action et d’intervention sur l’emploi au travers de ces critères qui permettent aux investisseurs de faire la différence entre les entreprises.

Jean-Pierre Robin:

J’ai été très intéressé par ce que François Ewald nous a dit. L ’Allemagne est visiblement beaucoup plus développée de ce côté, avec une préoccupation qui date d’une vingtaine d’années. Cela m’a amené à m’interroger sur l’investissement socialement responsable et ce qu’il doit être. Son but est-il d’être alternatif ou de conquérir le “mainstream” ? Je n’ai pas la réponse. J’ai l’impression que c’est un monde qui se veut à part, alors que quand on regarde l’Allemagne, il semble beaucoup mieux intégré dans les comportements traditionnels ; cela fait peut-être partie des différences de compétitivité entre la France et l’Allemagne d’ailleurs. 

On rejoint des analyses économiques comme celle de Paul Krugman : les synergies entre les acteurs. Il a fait une analyse dans le New York Times la semaine dernière en se demandant pourquoi Steve Jobs avait finalement si peu créé d’emplois aux États-Unis. Il montre que ce n’est sans doute pas réellement à cause du coût du travail, mais, – et il cite un ancien cadre de chez Apple – parce que quand on cherche un million de vis, c’était plus facile de les trouver en Chine, puisque l’usine qui les produit est déjà à côté de celle qui produit les autres matériaux.

Je crois que les chiffrages que l’on fait en France actuellement sur le coût du travail sont très secondaires par rapport aux véritables raisons qui font qu’il y a une moindre compétitivité en France qu’en Allemagne. Finalement, ce sont des choses très difficiles à analyser alors même que ce sont des thèmes classiques dans le débat.

Pierre de Charentenay:

Je suis bien entendu heureux d’entendre que l’investissement socialement responsable ne doit pas s’occuper seulement des normes mais doit se soucier de l’idée d’emploi de façon plus globale. Mais je crois que si l’on s’interroge sur l’ensemble de la société, il y a la question de transition écologique à traiter, au sein de laquelle la question de l’emploi me semble elle-même prépondérante. Quels critères faut-il alors se donner ? Je n’ai pas de réponse à cette question, mais il me paraît évident qu’il faut avoir en ligne de mire cette transition écologique. Sinon on aura des problèmes beaucoup plus graves dans peu de temps. L’ISR ne peut pas s’occuper seulement de ce qui se passe dans l’entreprise, mais dans l’ensemble de la société.

Augustin Landier:

Quelques remarques : je dirais qu’une question doit être posée absolument. Il faut se demander quel est l’avantage comparatif de l’investisseur par rapport à la puissance publique ? Est-ce parce que les investisseurs ont des informations spécifiques qu’ils choisissent d’investir, ou sont-ils eux-mêmes des producteurs d’information ? Si l’on cherche à creuser le sujet avec un œil d’économiste, on peut imaginer des fonds qui seraient capables d’être le bras armé de la puissance publique. Imaginez un fonds chargé du développement d’une technologie particulière dans une région ou une autre, et à qui on pourrait garantir des avantages fiscaux sous condition d’atteindre des objectifs tels qu’une baisse du chômage dans la région. À ce moment-là, un tel fonds aurait intérêt à internaliser les externalités. Car la problématique économique sous-jacente est bien aujourd’hui celle des externalités. On parle de l’emploi, du taux de chômage, mais les entreprises ne payent pas directement les allocations de chômage qu’elles provoquent en licenciant. Elles peuvent avoir intérêt parfois à se poser la question du coût sous-jacent des licenciements. Mon idée est que l’État a aujourd’hui des régulations du type “one size fits all”, alors que des fonds locaux seraient peut-être parfaitement capables de prendre en compte les particularités du terrain, et du cas par cas géographique. Mais il faudrait que ce travail-là soit rémunéré. L’investissement socialement responsable peut devenir très intéressant pour des investisseurs si on est capable de faire un véritable travail d’étude de terrain, pour répondre aisément à notre question : quels sont les avantages comparatifs des investisseurs par rapport à la puissance publique ? Et deuxièmement, quel est le marché manquant que l’on cherche à répliquer via l’ISR ?

Alain-Gérard Slama:

La référence de Jean-Pierre Robin à la Chine m’amène à intervenir pour poser une question simple. Vous savez que Steve Jobs a été interrogé par Barack Obama, qui lui demandait à quel moment il comptait cesser de faire travailler à l’extérieur des États-Unis et en Chine en particulier et ramener de la main-d’œuvre aux USA. Steve Jobs lui avait répondu que ce n’était pas du tout dans ses perspectives, ni maintenant ni demain. Il avait choisi de faire des écrans verts, et seule une usine savait le faire, elle était en Chine. On peut donc se dire qu’il n’a pas eu d’autre solution que d’aller là, de valoriser cette compétence unique au monde, et se mettre à demander des quantités massives aux ouvriers. Tant et si bien que les employés de cette usine ont été jusqu’à envisager un suicide collectif. Vous imaginez à quel point les conditions imposées devaient être inhumaines pour en arriver là ? Et finalement, qui peut dire si c’était un investissement irresponsable ou responsable, ou les deux à la fois ? La question se pose en période de crise alors que pour des raisons évidentes on aperçoit une interférence de plus en plus forte entre l’État et la société civile. Cela semble insoluble, et on est dans une situation qui ressemble de plus en plus au commerce triangulaire de l’époque de l’esclavage. Cela mérite d’être pris en considération, c’est effrayant. 

François a parlé d’utopie : nous devons réduire le plus possible la part d’utopie dans ce que nous faisons. La RSE semble évidente, mais l’est-ce vraiment en temps de guerre économique ? L’investissement socialement responsable amène à s’interroger aussi sur la relation entre l’entreprise et l’État, et c’est un libéral qui vous dit cela. Dans quelle mesure l’autorégulation est-elle possible, avec des contraintes de cette dimension ?

Jean Philippe:

Je suis tout à fait d’accord sur la nécessité de concilier le développement durable et l’emploi. Si je peux vous donner un éclairage avec mon expérience auprès des coopératives espagnoles, dont je suis assez proche : à chaque fois que je visite une entreprise de ce groupe coopératif en Espagne, les présentations qui sont faites comportent toujours en tout premier un chapitre sur l’emploi. Là-bas aussi, toutes les entreprises sont dans des mondes de plus en plus concurrentiels, mais dès qu’il y a un licenciement, le groupe réemploie les personnes. Ils ont une notion très forte de territorialité dans leur gestion de l’emploi. Je me demande donc si le bon critère ne serait pas celui de la proximité d’emploi entre les fournisseurs, les salariés et les clients. Et là on rejoint complètement la notion de développement durable. Ce critère-là pourrait être mesuré. Que les emplois soient en Chine, au Brésil ou en France, l’important est de produire au plus près possible des attentes du consommateur. Cette notion de proximité ainsi définie permet de rapprocher automatiquement le fournisseur et le consommateur et donc les salariés de l’emploi. Il faut raccourcir les circuits. Cette proximité ainsi définie sert l’emploi national. 

Robert Leblanc: 

Il y a véritablement l’irruption d’un critère nouveau, et de nature très différente dans la responsabilité des entreprises. Ne perdons pas de vue l’idée que tous les intérêts sont liés, notamment en termes de développement durable : c’est bien toute la planète qu’il faut sauver, et pas seulement de petites parties ! Le caractère nouveau que François Ewald ajoute a un caractère tout à fait national. Il y a bien de la proximité, mais il y a aussi les intérêts liés des membres d’une même nation. 

Ce sujet de l’emploi, du produire en France, est extrêmement présent aujourd’hui dans le débat public, de tous bords. Je suis frappé de la vitesse à laquelle les consommateurs intègrent des idées nouvelles. L’indice carbone est très présent, trier ses ordures est devenu quelque chose de très commun. Tout cela fait irruption dans la vie des gens à une vitesse extraordinaire, par rapport à quelques éclaireurs qui étaient motivés, qui avaient anticipé le sujet. On a l’impression que les consommateurs commencent à intégrer la notion de produire français dans leurs comportements, même si ce n’est pas au point de bousculer le critère de prix car tout le monde n’en a pas les moyens. C’est un sujet culturellement très partagé. C’est une situation particulière puisque l’on n’est plus dans une dimension internationale mais au contraire très locale ! On voit bien aussi que les autres nations n’ont pas peur de le faire. En France, on a toujours cette tentation de l’universalisme, l’intérêt national paraît toujours un peu coupable. Enfin, permettez-moi d’ajouter que comme Alain-Gérard Slama je crois que l’intérêt général n’appartient pas qu’aux pouvoirs publics. 

Philippe Li:

Je pose la question de la définition de l’investissement socialement responsable, des thèmes qui le constitue et de la corrélation entre État, pouvoir publics, et entreprises. Finalement, la question sur laquelle on planche est : que sera l’investissement socialement responsable d’après-crise. Ma question serait d’abord : qu’est-ce que la crise a changé dans tous ces domaines ? Et quels sont les points, facteurs et sujets sur lesquels il y a eu des renversements, des bouleversements, avec des populations appauvries, des secteurs qui souffrent désormais plus qu’avant ? Il y a à mes yeux un état des lieux à dresser, et des résultantes, des conséquences qui pourraient être engagés, tant pour le rôle qui incombe aux pouvoirs publics que pour les entreprises. 

Au sujet de la mondialisation et des délocalisations, je me demande si une entreprise multinationale bien constituée installée dans un pays comme la France, n’a pas aussi à introduire ses propres valeurs quand elle s’implante dans un pays émergent, en voie de développement sans considérer qu’il y a une échelle de valeurs. Est-ce que ça n’est pas une forme de responsabilité, ou un volet de réflexion à introduire ?

Cela étant précisé, je ne suis pas sûr que les ouvriers d’Apple chinois soient moins bien traités que les autres ouvriers chinois de marques chinoises concurrentes d’Apple. Il y a un phénomène d’enchaînement qui fait que les entreprises étrangères sont beaucoup plus exposées que les entreprises locales sur ces sujets. Il faut pourtant rester critique par rapport à des scandales ou des irrégularités ignominieuses, et réfléchir sur le rôle de ces entreprises, et sur les responsabilités qui vont leur incomber de facto. 

Pascal Blanqué: 

Il me semble qu’il y a, dans ce qui a été dit, une critique sous-jacente qui porte sur la capacité des marchés à assurer une allocation optimale des ressources de l’épargne dans le cadre du thème de l’emploi qui était évoqué. Dans ce qui a été dit par les uns et les autres subsiste une ambiguïté entre ce qui pourrait relever d’une forme de correction, d’orientation et ce qui relèverait d’accompagnement de stratégies existantes. Ce sont deux choses bien distinctes. Dans le cas français qui a été évoqué dans sa comparaison très à la mode avec l’Allemagne, on sait qu’entre autres raisons, au-delà du coût du travail, il y a des problèmes de spécialisation sectorielle et géographique qui pénalisent la France. Est-ce à dire, en le reliant au thème de l’emploi, que cela ouvrirait, du coup, un chemin d’orientation sectorielle et géographique sous des formes diverses et variées?

Yves Perrier:

À partir de ce qu’a dit François, faut-il introduire un autre objectif à l’investissement socialement responsable et si oui, tout le monde a t-il compris qu’il ne fallait pas abandonner les anciens critères? Pourquoi se pose-t-on cette question aujourd’hui ? 

Si l’on fait un rapide historique sur l’évolution de la finance au cours des trente dernières années, des stratégies des grands groupes et de leur rapport à l’État, on voit bien que la finance d’il y a trente ans, quand on était dans un pays comme la France, c’était un circuit financier qui passait par des banques nationalisées, la Caisse des dépôts et qui revenait principalement dans l’économie française, économie qui, à l’époque, était internationalisée mais avec un taux d’internationalisation beaucoup plus faible que maintenant. En trente ans, on a vu naître un premier phénomène, celui de l’émergence de grands groupes qui s’internationalisent et qui ont des stratégies globales, puis un deuxième phénomène, qui est l’émergence des marchés financiers. Les investisseurs aujourd’hui sont les grands gestionnaires d’actifs, les grandes compagnies d’assurance, qui sont essentiellement privées, et l’État joue un rôle par la fiscalité, la régulation, mais un rôle beaucoup plus faible qu’avant. Au fond, tout cela a bien fonctionné jusqu’à la crise de 2007, car on était sur la théorie du village global, dans l’idée que la somme des bénéfices engendrés par ces mouvements de transferts serait supérieure au coût et que tout le monde s’y retrouverait, y compris les classes moyennes françaises. Ces transferts étaient positifs puisqu’on avait les iPad moins chers et on retrouvait des emplois dans les services. 

Et aujourd’hui, nous sommes interpellés par un phénomène nouveau : il semble que, en fait, on ne s’y retrouve plus. Je ne sais pas si c’est objectif mais la perception est celle-là au niveau national. C’est récent et tous les débats actuels sur le “produire français” viennent de cette prise de conscience. Dans les consciences, le territoire est encore la nation, et c’est particulièrement sensible en France, vieille nation à forte identité, où tout d’un coup le peuple se dit qu’il ne s’y retrouve plus aussi bien dans la mondialisation. Les valeurs que l’on regrette sont par exemple celle de la finance citoyenne. La question qui se pose et qui est, en fait, posée par les politiques quand ils disent qu’ils veulent mettre les banques au service de l’économie du pays, c’est de savoir si une institution européenne doit privilégier l’orientation de son épargne, de ses crédits, vers son pays ou pas. C’est une question éminemment politique. Le monde politique taxe la finance de tous les excès, mais ce faisant, c’est une critique qu’il fait vis-à-vis de lui-même aussi. Car si on se pose la question maintenant de réguler la finance, c’est qu’on ne l’a pas fait avant. 

Quand nous nous sommes posé la question, chez Amundi, du développement durable, de l’investissement socialement responsable, nous avons répondu simplement : si nous ne nous en occupons pas, alors qui le fera ? Nous vivons dans un contexte d’absence d’impulsion, et nous avons eu tendance à occulter la situation. Nous ne pouvons pas nous substituer non plus au politique : sur ces questions d’orientation, qui sont centrales, il devrait s’exprimer plus clairement. La campagne présidentielle se lance un peu sur le sujet, mais il faut encore préciser les modalités d’application et soulever l’ensemble des contradictions qui sont liées à cela.